IRAK

Entre défiance et menaces, des morts du Covid-19 en Irak se retrouvent sans sépulture

Au sud de Bagdad, les habitants refusent d'enterrer les morts du coronavirus près de leur ville. Captures d'écran de vidéos partagées sur les réseaux sociaux.
Au sud de Bagdad, les habitants refusent d'enterrer les morts du coronavirus près de leur ville. Captures d'écran de vidéos partagées sur les réseaux sociaux.

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Depuis mi-mars en Irak, les corps de victimes décédées du coronavirus Covid-19 restent des semaines dans les morgues, faute de terrain pouvant les accueillir. Les habitants des villes et villages que les autorités ont choisi pour les enterrements craignent que le virus ne se propage des dépouilles, et bloquent toute procédure d'inhumation des autorités sanitaires du pays.

Le 24 mars, les habitants de la ville de Nahrawan, à 35 km à l'est de Bagdad, se sont rassemblés près du cimetière de la ville pour protester contre l’opération d’enterrement des victimes du Covid-19, amenées par les autorités sanitaires de la capitale irakienne. Après deux jours de protestation, les habitants de Nahrawan ont obtenu gain de cause : les autorités ont emportés les corps et sont rentrées à Bagdad.

Dans cette vidéo publiée le 24 mars, des habitants refusent de laisser les agents des services sanitaires enterrer des morts du virus. Ils les poursuivent en voiture jusqu'au cimetière et contestent l'exhumation de 8 personnes.

 

Les habitants de Nahrawan se plaignent du fait que le gouvernement ait fait de la ville une “décharge sanitaire” en temps normal, mais qu’il ait choisi cette même ville pour enterrer les victimes du coronavirus, rapporte le journal en ligne Raseef22, qui est allé à la rencontre des protestataires. La ville accueille déjà une décharge depuis 2015, un projet jugé polluant à la terre.

D'autre part, nos Observateurs dans la région rapportent que les habitants ont peur que la maladie ne se propage à travers les dépouilles des victimes, si elles sont enterrées trop près des agglomérations.

Pourtant, comme le souligne le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies, le virus n’est pas transmissible par un cadavre d’une victime, sauf en cas de contact avec des effets personnels ou de fluides corporels du défunt. De plus, comme le précise le ministère de la Santé irakien, les dépouilles des morts du coronavirus sont au préalable stérilisées, placées dans une housse mortuaire scellée avant d’être enfermées dans un cercueil et enterrées à 4 mètres de profondeur, environ deux mètres de plus que la norme musulmane (aux alentours de 1,8m).

Cette vidéo circule depuis le 14 mars, montrant un enterrement en Irak sans préciser l'endroit. Elle a provoqué une indignation des internautes qui ont jugé la procédure non-conforme avec les mesures religieuses et hygiéniques.

 

Des familles des morts du Covid-19, livrées à elles-mêmes, se sont donc tournées vers les réseaux sociaux pour sensibiliser les autorités et les habitants à leur sort. Elle sont aidées par des médecins, comme le docteur Jassab Ali Al Hajjami, directeur de Santé du Karakh, dans le district ouest de Bagdad. Ce médecin a été contacté par plusieurs familles, notamment celle d’un patient décédé du virus, et dont le corps reposait encore à la morgue de l'hôpital Al Furat huit jours après son décès. A travers ses publications sur les réseaux sociaux, il a lancé des appels à l’aide pour ces familles.

“Nous avons dû ramener 8 corps à l’hôpital sans les enterrer”

Haji Firas Abou Moamel, 42 ans, est un homme d’affaires irakien originaire de Bagdad qui se propose d’aider bénévolement les familles à enterrer leurs proches morts du coronavirus avec des jeunes volontaires.

 

Nous avons répondu aux appels des familles en détresse, autour de Bagdad. Le ministère de la Santé avait trouvé une terre au sud de la capitale à environs 14 km de la plus proche agglomération et allait lancer les procédures la semaine dernière. Mais les habitants des bourgs ont peur des malades du virus, même lorsque ceux-ci sont morts ! Par exemple, les habitants de Nahrawan -et aussi au nord de Bagdad- ont protesté contre l’exhumation des morts du virus. Alors que le terrain en question est en dehors de la ville, et qu’on enterre les morts selon les règles d’hygiène conformes à la pandémie et à quatre mètres de profondeur : ils ne peuvent pas représenter un danger.

Le 24 mars, face à la protestation des habitants, nous avons dû ramener huit corps à l’hôpital sans les enterrer. Ils sont restés à la morgue entre cinq et dix jours pour certains, le temps que les autorités trouvent une solution.

“Certaines familles sont même menacées”

 

Selon des témoignages des familles touchées recueillis par l’AFP, certains ont dû se frotter à des habitants de bourgs très méfiants, en colère, et armés. C’est l’une des raisons qui pousse Haji Firas à proposer une escorte aux familles qui bénéficient de son initiative:

 

Depuis qu’on nous a rapporté des faits de menaces, nous accompagnons en voiture les équipes sanitaires chargées des exhumations. Nous essayons d’assurer par nos propres moyens une protection supplémentaire, ainsi qu’une aide financière. A ce jour, nous avons aidé le comité [de Santé] dédié à enterrer 17 corps autour de la capitale.

 

“Beaucoup de gens ne savent pas encore comment se transmet le Covid-19”

De son côté, le docteur Abdelghani Saadi, directeur général de la Santé de Rassafa, dans le district est de Bagdad, affirme que la communication de l’Etat est l’élément-clé pour éviter que ce genre de problèmes ne se reproduisent dans les villes irakiennes dans les semaines à venir.

Le parlementaire Hakem Zamli exhorte dans cette vidéo les autorités à trouver une solution d'urgence pour les cadavres "qui s'entassent dans la ville de Sadr" (banlieue est de Bagdad).

Les problèmes avec les cadavres ont commencé il y a cela une quinzaine de jours [mi-mars 2020, NDLR]. Beaucoup d’habitants refusaient catégoriquement que l’on enterre des personnes décédées du virus près de chez eux. Nous ne voulions pas forcer la main aux habitants. Or, le ministère a affirmé publiquement qu’un cadavre enterré ne transmet pas la maladie. Mais nous sommes une population de 40 millions de personnes, difficile d’atteindre absolument tout le monde.

Beaucoup de gens ne savent pas encore comment se transmet le Covid-19. Les réseaux sociaux et les images de gens qui tombent, morts, dans la rue et dans les hôpitaux nourrissent un sentiment de méfiance envers tout ce qui concerne la maladie. Il y a des croyances selon lesquelles le virus contaminerait la terre dans laquelle est enterré le cadavre, et par conséquent l'eau et les cultures.

 

Depuis les incidents de Nahrawan, huit corps en provenance de Bagdad ont fait demi-tour. Ils sont restés à l’hôpital Ibn Al Khatib à Bagdad, jusqu’au lundi 30 mars, avant qu’un accord ne soit trouvé avec la ville de Najaf (à 160 km au sud de la capitale) afin d’enterrer les victimes dans le cimetière de Wadi Al-Salam aux abords de la ville sainte.

Dr. Abdelghani explique ce dénouement temporaire par la mobilisation sur internet :

 

Parler de cette crise sur les réseaux sociaux a levé le tabou autour des enterrements des morts du coronavirus. A travers les publications et les vidéos sur Facebook, nous avons pu expliquer le processus d’exhumation “sanitaire” en mettant les défunts dans des cercueils [un processus différent de l’exhumation musulmane “classique” dans deux couches de coton sans cercueil, NDLR] et rassurer les gens pour montrer qu’il est sans conséquences pour les habitations adjacentes aux cimetières.

Nous avons réussi à enterrer sans problème trois corps près de Najaf ces derniers jours, avec l’accord de leurs familles. Pouvoir enterrer ses morts est un droit humain.

 

Comme le rapporte cette publication de la ville de Najaf, 13 défunts ont été enterrés dans la ville sainte selon les mesures hygiéniques en vigueur.

 

Le ministère de la Santé irakien avait annoncé dans un communiqué que le nombre de décès s’élevait à 54 morts au jeudi 2 avril. Pour l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), le pays risque "une augmentation significative du nombre de cas dans les dix prochains jours.”, selon un communiqué publié le 30 mars.

Article écrit par Fatma Ben Hamad.