À travers la Colombie, de violentes mutineries ont éclatées dans des prisons le 21 mars, alors que des détenus exprimaient leurs craintes vis-à-vis de la propagation de la pandémie de Covid-19. Un détenu à Bogota dénonce l’absence de mesures sanitaires alors que le pays entre en confinement général.

Le mouvement, coordonné, a gagné treize centres de détention à travers la Colombie. Les affrontements les plus violents - assortis de tentatives d’évasion - ont eu lieu à La Modelo, l’une des plus grandes et plus dangereuses prisons de la capitale Bogota : au moins vingt-trois prisonniers sont morts et quatre-vingt-dix personnes, dont sept gardiens, ont été blessées.

De nombreuses vidéos, vraisemblablement tournées par des détenus et partagées sur les réseaux sociaux, montrent ces violences et les tentatives d’évasion qui les ont accompagnées.



Ces émeutes s’inscrivent dans le contexte mondial d’une crainte de la propagation du virus à l’intérieur des prisons. Dans plusieurs pays comme le Brésil, l’Italie ou encore la France, des violences éclatent en réaction à la fois aux restrictions décidées par les autorités par mesure de prévention (suspension des visites ou des sorties temporaires, etc.) mais aussi à la crainte d’une contamination massive liée à la surpopulation carcérale.

Au soir du 24 mars, la pandémie de Covid-19 avait touché au moins 306 personnes en Colombie et fait au moins trois morts. Le confinement général obligatoire du pays entier a commencé le 25 mars.
 

"On est six dans des cellules initialement prévues pour deux"

En attente d’extradition et de jugement, Daniel (son prénom a été modifié pour préserver son anonymat) est détenu à La Picota, une des prisons de Bogota où ont eu lieu des heurts. Il témoigne de ses craintes liées à ses conditions de détention :
 
On a cherché, d’une certaine façon, à manifester pour réclamer que nos droits et notre dignité soient respectés. Ici, dans mon pavillon réservé aux détenus en attente d’extradition, on a juste fait du bruit : on a tapé sur les portes... Donc on n'a pas fait grand chose, mais dans d’autres parties de la prison ils ont brûlé des matelas, des habits, ils ont manifesté comme ça. J’ai entendu dire que deux personnes ont essayé de s’échapper mais se sont fait attraper.

Aucune mesure sanitaire n’a été prise, même pas le minimum : on n'a pas de réelle assistance médicale, les gardiens n’ont ni gants ni masques alors qu’ils rentrent et sortent de la prison, les personnes qui livrent la nourriture non plus. Et l’administration pénitentiaire ne nous fournit rien, c’est chacun pour soi : dans ma cellule quelqu’un a pu faire entrer des masques et des gants "sous le manteau" mais tout le monde n’a pas cette chance. Par contre je n’ai pas pu me procurer de gel hydroalcoolique.

Si le virus entre en prison, on est foutu. On est à six dans des cellules initialement prévues pour deux, on est très proches les uns des autres. Il y a beaucoup de personnes âgées ici, certains ont quelques symptômes mais il n’y a rien qui est fait pour qu’ils soient examinés.

Une cellule de la Picota, photo prise par notre Observateur

Prison de La Picota, photo prise par notre Observateur

Pour la ministre de la Justice colombienne, Margarita Cabello, de telles inquiétudes ne seraient pas fondées : "il n’y a pas de problème sanitaire dans les prisons qui aurait pu justifier un soulèvement". Le taux d’occupation des prisons colombiennes était de 152% en 2017.

Par ailleurs, une enquête a été ouverte a été ouverte en réaction à la diffusion des vidéos des mutineries, afin de déterminer, selon le parquet, "pourquoi les prisonniers ont accès à des équipements qui leur ont permis de transmettre des images en temps réel".

Daniel, qui a lui même relayé certaines de ces images sans en être lui-même l’auteur, utilise notamment un téléphone portable pour faire connaître son activité de tatoueur en prison. Sur Instagram, il poste des clichés de ses réalisations :
 
Je ne comprends pas que le débat puisse porter sur le fait qu’on ait des téléphones. Le tatouage, ça m’a sauvé. C’est mon travail ici. Je veux sortir du positif de cette expérience, c’est pour ça que je partage des photos de tatouages et d’ambiance de la prison. Je pense d’ailleurs à en faire quelque chose à la sortie.

Article écrit par Pierre Hamdi.