Les Guinéens étaient appelés aux urnes dimanche 22 mars pour un référendum constitutionnel et des élections législatives. Dans certains quartiers de Conakry, des violences ont perturbé la tenue de ce double scrutin très contesté. Au moins neuf personnes sont mortes dans la capitale, selon l’opposition. Nos Observateurs ont été témoins de plusieurs affrontements.

Bureaux de vote saccagés, bulletins brûlés, affrontements dans plusieurs quartiers acquis à l’opposition : sur les réseaux sociaux, de nombreuses images témoignent des violences qui ont perturbé dimanche la tenue du double scrutin à Conakry.

Ces élections avaient déjà été reportées à la dernière minute il y a trois semaines, dans un climat de vives tensions et après des mois de protestations.

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Très contesté par la communauté internationale, le scrutin était également boycotté par l’opposition, qui accuse le président Alpha Condé de se frayer une voie vers un troisième mandat, en voulant faire adopter une nouvelle Constitution.

Ce dimanche, selon le Front national de défense de la Constitution (FNDC), le collectif de partis d’opposition et de la société civile qui a appelé au boycott, au moins onze personnes ont été tuées dans une "répression sanglante" dimanche 22 mars, "dont neuf à Conakry, une à Mamou et une à N’zérékoré".


"De manière générale le vote s’est déroulé dans des conditions apaisées sur l’ensemble du territoire national", indique de son côté le ministère de la Sécurité dans un communiqué. Les autorités comptabilisent quatre personnes décédées à Conakry dimanche, dont deux dans les violences et deux autres "par accident et par arrêt cardiaque".

Selon RFI, le vote s'est en effet globalement bien passé à Kaloum, dans le centre-ville, à Dixinn et à Taouya. C'est en haute banlieue que de violents affrontements ont éclaté entre pro et anti-référendum. Des échanges de jets de pierre face à des tirs de gaz lacrymogènes ont été observés dans plusieurs quartiers et des bureaux de vote ont été saccagés.



En haute banlieue de Conakry, dans le quartier de Wanindara, épicentre de la contestation contre le référendum constitutionnel, des tensions avaient déjà été enregistrées la veille du scrutin. Samedi 21 mars, le domicile privé du chef de quartier a notamment été incendié par des manifestants. Selon la presse locale, ce dernier est soupçonné d’être de mèche avec les forces de l’ordre et d’être à l’origine de nombreuses arrestations d’opposants. Il avait également accusé les jeunes opposants d’être payés pour manifester.

"Cela a duré toute la journée et toute la nuit dans mon quartier"

Dimanche, à Wanindara, des affrontements ont duré toute la journée et jusque dans la nuit. Ce lundi, la situation était encore tendue selon notre Observateur Abdourahmane Bah. Gestionnaire de la page d'information "Guinée Morale", il a documenté en image les événements dans son quartier :
 
Dimanche matin, des groupes de jeunes sont venus pour détruire les bureaux de vote. Des affrontements ont éclaté vers 13h environ et se sont intensifiés l’après-midi. Cela a duré toute la journée et toute la nuit dans mon quartier, qui est réputé pour être un épicentre de la contestation contre le référendum. D’autres manifestants, pro-pouvoir, sont eux venus défendre les bureaux de vote. Les forces de l’ordre ont tenté de disperser les gens, sans réussir. Il y a eu de nombreux échanges de tirs entre des policiers et des inconnus. Il était parfois difficile de savoir qui tirait.

Les policiers ont tiré à balles réelles et un jeune est mort. J’ai pu aller prendre la photo de son corps dans la morgue d'une mosquée qui se trouve à Kobayah, un quartier voisin.


Dans d’autres quartiers aux alentours, les policiers ont également été vus entrer de force dans des concessions pour arrêter des opposants et semer la terreur. Dans la soirée, les affrontements se sont poursuivis. 


Ce lundi matin, ça a repris, jusqu’à ce que des gendarmes arrivent dans le quartier et fassent regagner le calme. Mais la situation n’est pas encore revenue totalement à la normale.

On s’attendait aux violences. Il y a plusieurs mois, le président avait appelé ses militants à l’affrontement. De l'autre côté, le FNDC avait appelé à une mobilisation ce week-end. Mais on ne s’attendait pas à ce nombre de morts.

Dans le quartier Petit Simbaya, la route était elle aussi jonchée de débris d'urnes et de bulletins calcinés, selon RFI. Sur place, un de nos Observateurs, qui a requis l’anonymat, assure qu’il n’a pas pu aller voter :
 
Par la fenêtre, on pouvait voir des policiers armés. J’entendais des tirs. Je ne pouvais pas sortir. Plusieurs familles n’ont pas osé sortir, c’était risqué. Quand ça s'est calmé, je suis sorti. Nous avons vu un jeune tué non loin de chez moi.

Notre Observateur nous a envoyé la photo d’un jeune homme gisant au sol, dans une flaque de sang, près de chez lui. Selon des témoins cités dans la presse locale, les agents de la police ont arrêté et frappé à mort ce jeune avant de le percuter avec leur véhicule. La rédaction des Observateurs de France 24 n’a pas pu recroiser ces témoignages.

Des bulletins éparpillés au sol

Alors que la situation était encore tendue dans certains quartiers, le dépouillement a tout de même commencé dans la nuit de dimanche à lundi. Mais dans une ambiance de cafouillages, selon plusieurs journalistes.

Un reporter pour le site oceanguinee s’est notamment rendu dans la commune de Matoto, où il a vu des bulletins éparpillés au sol :
 
J’ai eu du mal à rentrer, les journalistes n’avaient pas accès au dépouillement. Il y avait des bulletins à terre, des cartes d’électeurs éparpillées partout dans la cour, des urnes empilées les unes sur les autres. On va vite entendre certains crier à la fraude.

Comme Abdourahmane Bah, il s'attendait à des violences "mais pas à ce sang", faisant référence aux 11 morts enregistrés par l'opposition.
 
Photo envoyée à la rédaction des Observateurs de France 24 par un reporter de guineeocean. Il assure l'avoir prise lundi 23 mars à 8h du matin à Matoto, Conakry.

Depuis la mi-octobre, des milliers de Guinéens sont descendus dans la rue contre l’intention prêtée à Alpha Condé d’essayer de briguer un troisième mandat à la fin de 2020. Au moins 31 civils et un gendarme ont été tués et des dizaines d’opposants ont été arrêtés et jugés.

Alpha Condé, élu président pour la première fois en 2010, a été réélu en 2015. Or, l'actuelle Constitution limite à deux le nombre de mandat. C’est aussi le cas dans le projet de Constitution, soumis au référendum. Mais, selon ses opposants, ce texte permettrait de remettre les compteurs à zéro. Pour Alpha Condé, il s'agit de "moderniser" la Constitution, notamment en interdisant l'excision ou le mariage des mineurs.

Menace du Covid-19

L'opposition, dénonçant un fichier électoral truqué et disproportionné par rapport à la population du pays, avait appelé au boycott du scrutin. Selon des experts ouest-africains missionnés pour aider la Guinée à sortir de la crise politique, 2,5 millions de noms douteux se trouvaient en effet sur les listes électorales.

Le président avait assuré samedi 21 mars dans un discours publié sur la page Facebook de la présidence guinéenne que les recommandations des organisations internationales avaient été prises en compte.

Dans un climat tendu, le gouvernement a donc maintenu le scrutin. Et ce malgré la menace du Covid-19 dans le pays. Pour l’heure, en Guinée, deux cas de contamination ont été déclarés dont un a été guéri.