Pendant 24 heures, plusieurs dizaines de ressortissants ivoiriens ont été confinés sur un campus universitaire d'Abidjan à leur retour de France. L'idée était, selon le gouvernement ivoirien, d'éviter toute propagation du coronavirus Covid-19 en Côte d'Ivoire. Mais suite à une série de plaintes et de critiques, la quarantaine a été annulée. Les passagers confinés dénonçaient entre autres des exceptions faites pour les personnalités et leurs proches, et une absence d'encadrement médical et de matériel sur le campus.

Trois avions de la compagnie Air France ont acheminé le mardi 17 mars plusieurs centaines d'Ivoiriens de la France vers Abidjan. Parce qu'ils revenaient d'un pays fortement touché par la pandémie de Covid 19, le gouvernement a annoncé le 16 mars qu'ils seraient placés en quarantaine pendant 14 jours, le temps que les personnes éventuellement contaminées ne soient plus contagieuses.

"Il n'y avait même pas de savon pour qu'on puisse se laver les mains"

Notre Observatrice Fatou G. est une commerçante ivoirienne rentrée d'un séjour touristique en France avec son mari le 17 mars. Comme d'autres passagers mis en quarantaine ce soir-là, elle a souhaité dénoncer la gestion de la crise par les autorités mais a souhaité garder l’anonymat.

J'étais en France pour une visite ponctuelle qui devait durer 15 jours. Nous sommes arrivés le 9 mars avec mon mari mais avons décidé d'écourter notre voyage et de modifier notre billet d'avion pour le 17 mars. Avant de monter à bord, nous savions que le gouvernement allait nous mettre en quarantaine.

À notre arrivée à l'aéroport d'Abidjan vers 20h, des personnes devaient prendre notre température avec des thermomètres frontaux. Mais ils affichaient sans cesse un message d'erreur. Personne n'a donc pris ma température. Nos passeports ont ensuite été confisqués et nous avons été emmenés par bus sur le campus de l'Institut national de la jeunesse et des sports (INJS).

Cette internaute fait partie des passagers ivoiriens placés en quarantaine à leur retour de France. Elle a filmé le moment où ils ont quitté l'aéroport en bus.

À ce moment là je me suis rendue compte qu’environ les trois quarts des passagers des trois avions étaient rentrés chez eux, notamment plusieurs personnalités et leurs proches, comme la famille de l'artiste Asalfo.

Quand nous sommes arrivés sur le campus de l'INJS, des bénévoles de la Croix-Rouge étaient là pour nous répartir dans les dortoirs universitaires. Mais aucune mesure sanitaire n'avait été prise : pas de distanciation, pas de masques, aucun personnel médical pour nous ausculter. Il n'y avait même pas de savon dans les salles de bain pour qu'on puisse se laver les mains.

Sur ce montage de trois photos prises  par notre Observatrice, on voit l'intérieur des dortoirs universitaires et le plateau repas fourni. Selon elle, l'endroit n'avait pas été nettoyé et n'était pas pourvu de savon. Comme beaucoup d'autres passagers, elle a demandé à ses proches de lui apporter de la nourriture à l'entrée compte-tenu du format du repas fourni.

Tout ça alors que nous étions déjà tous confinés ensemble dans les avions, sans aucune mesure à bord pour éviter ou limiter les contaminations.

Sur le campus de l'INJS, notre Observatrice affirme avoir dénombré environ 200 personnes. Un chiffre que nous n'avons pas été en mesure de vérifier de façon indépendante.

Quand nous étions confinés sur le campus c'était très tendu : les gens trouvaient la situation absurde et injuste, puisque les membres de "l’élite "avaient pu rentrer chez eux sans contrôle médical.

Dans cette vidéo filmée par notre Observatrice, plusieurs passagers confinés tenter de forcer le portail de l'INJS.


La jeune fille au sol sur cette photo a fait une crise d'angoisse lors du confinement. "On a appelé à l'aide le SAMU pour qu'un médecin vienne mais personne n'est venu, une dame s'est donc portée volontaire pour s'approcher d'elle et lui faire faire des exercices de respiration ", détaille notre Observatrice.

 

"On était collés les uns aux autres pour écouter le ministre "

Finalement le ministre de la Santé [Eugène Aka Aouélé, NDLR] est venu sur place le lendemain et a annoncé que nous pourrions rentrer chez nous.

Encore une fois on voyait que les autorités avaient du mal à appliquer les mesures sanitaires : on était tous collés les uns aux autres pour écouter le ministre, et lui même se tenait tout près de nous. Si l'un d'entre nous était  porteur du virus à ce moment-là, beaucoup l'ont sûrement attrapé.

Dans cette vidéo tournée en direct par le révérend Wilfrid Zahui, un jeune pasteur célèbre, on voit le ministre s'adresser au groupe de personnes confinées sans prendre de mesures de distanciation.

Finalement je suis rentrée chez moi au bout de 24 heures, mais je suis beaucoup plus inquiète que quand j'étais à l'INJS parce que je redoute d'avoir été infectée là-bas ou dans l'avion. Ils ont pris nos coordonnées mais je doute que l'État puisse faire un suivi médical sérieux et que tous respecteront scrupuleusement leur confinement.

 

"C'est une maladie qui touche tout le monde, pas seulement les Blancs"

Je pense que la population ivoirienne n'est pas suffisamment sensibilisée au danger. Sur le campus on voyait les policiers qui gardaient l'entrée prendre le téléphone de ressortissants chinois en quarantaine et se l'échanger. En rentrant j'ai vu tous les maquis ouverts, les gens dehors qui ne s'éloignent pas les uns des autres.

Il faut vraiment qu'on se réveille et qu'on fasse comprendre aux Ivoiriens que c'est une maladie qui touche tout le monde, pas seulement les Blancs.

Le 19 mars, le gouvernement ivoirien a annoncé un nouveau plan d'action, détaillé par la Radiodiffusion Télévision Ivoirienne. L'institut national de la jeunesse et des sports sera désormais utilisé comme centre de transit où les voyageurs en provenance de pays contaminés subiront un examen médical. En l'absence de symptômes, ils seront mis en quarantaine à leur domicile pendant 14 jours et, en présence de symptômes, ils seront transférés dans un centre de traitement adapté.

Au 19 mars, 9 134 cas et 264 décès avaient été dénombrés en France, contre neuf cas de contamination en Côte d’Ivoire.

La rédaction des Observateurs de France 24 a adressé une demande d'interview au ministère de la Santé. Nous publierons ses réponses quand elles nous parviendront.

Article écrit par Liselotte Mas.