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Depuis le mois d’octobre, l’armée congolaise a lancé des opérations dans la province du Nord-Kivu pour combattre les ADF, un groupe de rebelles ougandais accusé de nombreux massacres. Par peur des conflits et des représailles, des centaines de personnes vivant aux alentours d’Oicha, en territoire de Beni, ont quitté leurs maisons et leurs champs pour se réfugier dans des établissements scolaires du centre-ville. Notre Observateur est allé à leur rencontre. Il témoigne de la grande précarité de ces familles, désœuvrées et traumatisées par les violences.

La ville d’Oicha, à 30 km au nord de Beni dans la province du Nord-Kivu, est considérée comme la porte d'entrée du "triangle de la mort", une zone minée par les conflits où plus de 1 000 personnes ont été massacrées depuis 2013.

Selon le Groupe d’Etude sur le Congo (GEC), basé à l’Université de New York, aucun groupe n’a revendiqué ces tueries, mais les membres du groupe Forces démocratiques alliées (ADF) ougandaises "ont été des acteurs clés, collaborant parfois avec des groupes armés congolais".

Le 30 octobre dernier, l'armée congolaise a lancé une "opération de grande envergure" en déployant un important dispositif militaire dans la forêt équatoriale qui entoure Beni. L’objectif est d'éradiquer "complètement" les groupes armés responsables de massacres et notamment les ADF. 

En représailles, ces groupes ont intensifié leurs attaques contre les civils. Selon la société civile, au moins 350 personnes ont été tuées autour d’Oicha depuis cinq mois. D’autres habitants des territoires reculés des alentours ont quitté leurs villages pour se diriger vers le centre-ville, plus sécurisé. Beaucoup ont trouvé refuge dans des établissements scolaires qui leur ont ouverts les portes. 

Des déplacés internes à Oicha trouvent refuge dans des écoles. Photos envoyées par notre Observateur John Etumba.

"Certains chefs d’établissements se sont montrés solidaires et ont ouvert leurs portes à ces déplacés"

John Etumba est enseignant à Oicha. Il rend régulièrement visite à ces déplacés et a envoyé à la rédaction des Observateurs de France 24 plusieurs photos et vidéos témoignant de leurs conditions de vie à Oicha : 
 
Ces déplacés sont environ 2 500, dispersés dans trois écoles du centre-ville d’Oicha. Ils ont quitté leurs champs et leurs maisons qui se trouvaient dans les villages et quartiers à l’ouest d’Oicha pour venir s’abriter ici. Il y a aussi parmi eux des Pygmées. 

Certains chefs d’établissements se sont montrés solidaires et ont ouvert leurs portes à ces déplacés. Le soir, ils dorment dans les salles de classe puis chaque matin ils se débrouillent pour retirer toutes leurs affaires et nettoyer un peu avant de laisser place aux cours. 

Dans une salle de classe de l'institut Mabalako. Photo envoyée par John Etumba.

Je me rends souvent dans l’une des écoles, l’institut Mabalako. Il y a beaucoup de femmes et d’enfants. Un peu moins de la moitié seulement va à l’école car certaines familles n’ont plus assez d’argent pour les y envoyer. 
 
Dans la journée, les femmes et leurs enfants restent dans la cour scolaire, à l’ombre des arbres. Leurs maris partent dans la cité faire de petits travaux journaliers et trouver de quoi survivre, de quoi manger. Ces gens étaient tous des cultivateurs, ils ont perdu leurs terres : le problème que l’on voit arriver aussi, c’est celui de la sécurité alimentaire. 

Masika Kathahembwa Séraphine, représentante adjointe des déplacés à l'institut Mabalako. Photo envoyée par John Etumba.

"Les ONG locales trouvent difficilement des financements pour les assister"

À Oicha, ces déplacements de population ne sont pas nouveaux. Il y en a déjà eu même dans les écoles il y a quelques années. D’autres vivent chez des amis, des proches. Moi-même je vis chez des amis car je ne peux pas retourner dans mon village et ma famille est partie à Butembo. 

Le Haut Commissariat aux réfugiés de l’ONU (HCR) et les autorités avaient installé des camps de déplacés, notamment celui de Babwisi en 2018. Mais ces camps sont aujourd’hui désertés car ils ne sont plus sécurisés non plus. À l’institut Mabalako on trouve ainsi de nouvelles vagues de déplacés mais aussi des déplacés qui ont quitté des camps. 

Un des camps aujourd'hui déserté. Photo envoyée par John Etumba.
 
Ces gens sont traumatisés par les conflits, les massacres. Tout ce qu’ils demandent c’est le retour de la paix et pouvoir rentrer chez eux. En attendant, ici, les ONG locales trouvent difficilement des financements pour les assister. 
 
En février dernier, la présidente de l’Assemblée nationale de la RDC s’est rendue dans ces écoles à Oicha avec de la farine, du maïs, du sucre, du sel. Mais la situation sécuritaire reste très précaire dans la région. De l’est à l’ouest d’Oicha des civils continuent à être massacrés.
 
Retrouvez également le témoignage de John Etumba dans notre dernière émission : 
 
 

Lors d’une visite à Oicha en février dernier, la présidente de l'Assemblée nationale Jeanine Mabunda a distribué de la farine, du maïs et du sucre aux déplacés se trouvant dans ces écoles. Elle est une des rares responsables politiques à s'être rendue dans la ville. Elle avait assuré aux familles déplacées que la République démocratique du Congo ne les oubliait pas."Notre pays est attaqué à partir de ce territoire. Le problème de Beni c'est le problème de toute la Nation", avait-elle ajouté selon des propos rapportés par l’AFP. 
 
Le 16 mars, Jeanine Mabunda a demandé au gouvernement "d’élargir et renforcer ses interventions humanitaires" dans le territoire de Beni, notamment pour prendre en charge les blessés de guerre. 

Reprise des cours à l'insitut Mabalako. Photo envoyée par John Etumba. 
 
100 000 personnes déplacées par la violence à Beni 

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, Nicolas Kikuku, bourgmestre de la commune d'Oicha, a fait savoir que des églises et des organisations locales participaient à des distributions de nourriture pour ces déplacés. Il s’inquiète toutefois du risque "d'insuffisance en eau potable" et pour la sécurité alimentaire de ces déplacés, dont "98% étaient des cultivateurs".

"Nous sommes en train de recevoir des organisations pour tenter de mettre en place des jardins et des potagers dans des espaces dédiés afin de subvenir aux besoins de tous", a-t-il souligné. Nicolas Kikuku demande également à être soutenu pour mettre en place une "gratuité des soins" et ainsi assurer un suivi sanitaire et "psycho-social" de ces familles. 
 
Selon Radio Okapi, l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) a reçu début mars un "mandat" pour assister les déplacés internes en territoire de Beni. En février, le HCR estimait que la violence dans la région de Beni avait contraint environ 100 000 personnes à fuir leur foyer en l’espace de deux mois. Au total, plus de cinq millions de personnes sont déplacées en République démocratique du Congo, ce qui représente la plus importante situation de déplacement interne sur le continent africain. 

Article écrit par Maëva Poulet