Depuis plusieurs années, la rédaction des Observateurs de France 24 enquête sur deux sites internet destinés à relayer des contenus pour un public africain : Africa24.info et 24jours.com. Ces deux sites sont connus pour leurs contenus sarcastiques, sensationnels et souvent faux. Un rapport de EU DisinfoLab publié lundi 16 mars, confirmant des informations de notre rédaction, met en évidence des contenus motivés par la recherche du clic à tout prix, quitte à désinformer, voire à mettre en danger ses lecteurs.

"Donald Trump invite Mam[ou]dou Gassama [le héros malien de l’été 2018 en France, NDLR] à la Maison Blanche". "La Fifa annule le sacre de la France en Coupe du monde". Ou "Obiang Nguema, le président de la Guinée équatoriale, décrète la fin du franc CFA".

Si vous avez déjà vu un de ces trois articles, vous avez donc eu, directement ou indirectement, affaire aux sites Africa24.info ou 24 jours.com.

Ces deux sites se définissent comme des sites d’information traitant des contenus "du monde entier" avec un fort prisme d’actualité africaine. Le premier affirme "dévoiler ce que les autres ne diront pas", pendant que le second dit mettre en avant "des informations réelles et non fausses".

Africa24.info et 24jours.com sont pourtant un savant mélange de contenus inventés de toutes pièces, de traductions de contenus d’autres sites d’informations ou de "ré-information" ou de contenus totalement inventés.

Un rapport intitulé "De l'intox sur la santé au 'copier-coller' d'articles de Sputnik et Russia Today : comment un réseau basé en Afrique crée des fausses informations et des pièges à clics pour de l'argent", publié lundi 16 mars, analyse comment ce réseau s’est développé.

Il a été rédigé par EU DisinfoLab, une ONG européenne étudiant les mécanismes de désinformation sur Internet, et dont certaines recherches ont été financées par le Science-Media Hub du Parlement européen.

Du contenu satirique au blanchiment d'information

La rédaction des Observateurs de France 24 s’intéresse depuis mars 2018 à l’un des sites de ce réseau : 24jours.com.

Habitué des contenus satiriques, le site avait par exemple réussi à tromper de nombreux internautes avec un article affirmant qu’un "migrant malien a épousé une riche héritière suisse pour devenir millionnaire". L’histoire était pourtant inventée de toutes pièces avec une photo prétexte. De même lorsqu’il affirme en août 2018 que le président de la Guinée équatoriale, Obiang Nguema, a mis fin au franc CFA dans son pays, une information totalement inventée.

À l’époque, la rédaction des Observateurs remarque, tout comme le montre le rapport de EU DisinfoLab, que la majorité des contenus créés par 24jours.com, qui se présente comme clairement satirique, est régulièrement relayé, voire copié, par le site Africa24.info.

Ce dernier site affiche beaucoup moins clairement le caractère parodique des informations. Cette opération s’appelle du blanchiment d’information : elle consiste à cacher la nature parodique d’un article original en copiant le contenu sur un autre site faisant écran.

Avant juillet 2019, le site 24jours.com assumait pleinement le caractère parodique de ses informations. Après avoir été épinglé à plusieurs reprises par des sites de vérification tels que l'AFP Factuel ou les Observateurs de France 24, le site 24jours.com affirme : "Chez 24Jours.com, nous traitons désormais des vraies info(s) du monde entier" précisant "les images que nous utilisons dans nos articles ont un but illustratif, comme le font tous les autres sites d’informations".

Le site Africa24.info ne publie plus de contenu depuis l’été 2018 et n’est plus accessible depuis le 9 mars, mais sa page Facebook avec plus de 130 000 followers reste très active.

Trois types de contenus

Aujourd’hui, 24jours.com publie trois types de contenus :

Les premiers sont sans aucune source crédible et avec une photo n’ayant souvent rien à voir avec le sujet.

Par exemple cette information, copiée sur des sites nigérians, affirmant qu’un pasteur nigérian aurait imprimé son visage sur des sous-vêtements "pour aider les femmes à attirer les hommes".

Contacté par notre rédaction, le pasteur nigérian en question, Dr Yusuf JS, explique qu’il a intenté un procès aux médias nigérians ayant diffusé cette information "totalement fausse" et basée sur "un photomontage". Il n’existe aucune preuve de l’existence de ces sous-vêtements.

Autre thématique fortement relayée par ce site : les hommes blancs devenus vendeurs sur les marchés en Afrique. Cet article affirmant par exemple qu’un Américain a "été aperçu au Cameroun en train de vendre du pain" se base sur un "récit d’un abonné". Une simple recherche d’image inversée permet de voir que la photo circule depuis au moins 2018, notamment sur des pages Facebook au Gabon, permettant de douter de la véracité du contenu.

24jours.com joue régulièrement sur le conditionnel, en nuançant ses articles. Il explique par exemple concernant cet Américain :

Nous avons envoyé nos journalistes à l’endroit où l’incident supposé s’est produit et nous n’avons vu aucun Blanc qui vendait du pain sur sa tête. Nous ne savons pas avec certitude où cette photo a été prise et si les informations selon laquelle un Américain a été aperçu entrain de vendre du pain au marché de Mokolo étaient vraies ou fausses.

Les deuxièmes sont des copier-coller purs et simples, ou des traductions, d'articles venant de multiples sites.

Les sites les plus "copiés" par 24jours.com sont deux sites d’informations russes : Sputnik et Russia Today. Le rapport de EU DisinfoLab montre que 24jours.com a par exemple copié-collé au moins 36 articles venant de la version française de Sputnik, et Africa24.info au moins 473. Pour Russia Today, Africa24.info a copié-collé 230 articles de ce site, et 24jours.com au moins 12.

Mais le site internet traduit également des contenus venant de sites conspirationnistes comme le montre le rapport de EU DisinfoLab : par exemple des vidéos de Neon Nettle, site britannique ouvertement antivaccin et impliqué dans les théories du complot visant Hilary Clinton lors de l’élection présidentielle américaine de 2016. 24jours.com relaie également des contenus venant de sites complotistes comme Reseauinternational.net.

Article copié-collé du site complotiste Réseau-international.net, également publié sur Wikistrike.

Les troisièmes sont des copier-coller d'articles, mais avec des modifications dans un but de désinformer sciemment.

Dernière spécialité de ces sites : "copier-coller-modifier", en trouvant ses sources d’inspirations dans l’actualité internationale comme le montre le rapport de EU DisinfoLab. Cet article en français du site Press-TV, agence de presse iranienne officielle, parle du déploiement de troupes en Afghanistan.

Il se retrouve ainsi sur le site de 24jours.com avec exactement le même texte, mais un titre parlant de Caracas, au Venezuela.

À gauche, un article du site iranien Press TV. À droite, ce même article dont le corps de texte a été copié, mais pour lequel 24jours.com a modifié le titre et la photo sur un tout autre sujet sur le Venezuela.

Ces "copier-coller-modifier" donnent parfois des situations ubuesques : le site 24jours.com a par exemple copié-collé un article des Observateurs de France 24. Cet article montrait comment un colonel soudanais, prétendant être invincible, avait réalisé un tour de passe-passe en faisant semblant de se tirer avec une balle à blanc dans la bouche. Nous avions notamment interrogé un spécialiste en balistique qui avait expliqué la supercherie.

Mais dans la version de 24jours.com, seulement la première partie de l’article a été copié, éludant totalement l’explication du spécialiste en balistique. Le site a même modifié la source de l’article en indiquant l’agence de presse AFP (Agence France Presse).



À gauche, la version de 24jours.com, où le titre initial a été modifié et le deuxième paragraphe de l'article des Observateurs de France 24 a été copié. À droite, l'article initial sur le site des Observateurs de France 24.


Objectif pour ces sites : produire des contenus qui ressemblent au contenu des sites d’information professionnels, valorisé par les moteurs de recherche, mais sans être identifié en permanence comme du "copié-collé" mot-à-mot – car cela est pénalisé par les algorithmes.

La finalité est d’attirer le lecteur sur leur site où se trouvent des encarts publicitaires. S’il y a beaucoup de connexion, cela leur rapporte plus de revenus.

Exemples de publicités présentes sur les sites 24jours.com et Africa24.info.
 

Les mêmes personnes derrière plusieurs sites

En analysant les données des deux sites, EU DisinfoLab et la rédaction des Observateurs de France 24 sont parvenus aux mêmes conclusions : les mêmes personnes sont derrières ces deux "sites d’information".

Les deux sites partagent également des données Google analytics similaires : en recherchant ce numéro unique, la rédaction des Observateurs a pu constater qu’elle renvoyait aux deux sites.


Les données Google Analytics identifiées pour Africa24.info sont les mêmes renseignées par 24jours.com comme le montre une simple recherche sur Google.

En vérifiant les serveurs hébergeant les informations rattachées à ces sites, nous avons pu nous rendre compte qu’elles renvoyaient également vers le même e-mail : susananderson514@gmail.com, une fausse boîte mail. Et surtout, à un individu clé qui serait basé au Cameroun, sous le profil de "MD Kennedy".

MD Kennedy est l’administrateur du site 24jours.com selon les données enregistrées. Mais il est aussi l’un des utilisateurs sur Facebook les plus actifs pour relayer les articles de ce site sur de nombreux groupes Facebook de plusieurs communautés africaines.

MD Kennedy, administrateur du site 24jours.com et utilisant une photo de profil avec un masque Anonymous sur Facebook, relaie très régulièrement les articles sur les différents groupes Facebook de communautés africaines.

Les dernières publications de MD Kennedy, analysée avec l’outil WhoPostedWhat (voir comment l’utiliser) permettent de mettre en évidence plusieurs sujets qu’il relaie régulièrement : les sujets militaires autour de la présence française en Afrique, autour de Vladimir Poutine, ou encore des histoires d’amour entre des couples inter-raciaux.

Mais en observant de plus près les données liées à ces sites, la rédaction des Observateurs a pu parvenir aux mêmes conclusions que EU DisinfoLab : ce ne sont pas moins d'une dizaine de sites internet différents qui ont été créés par la ou les mêmes personnes.

Africanews365.com, Sortirdeladepression.net, Diasporanews24.com ou encore 5monde.com, tous partagent des connections révélées par leurs données cachées. La plupart sont des "sites d’actualité", d’autres plus surprenants comme "HowToBeAMusician ", aujourd’hui indisponible.

Les recherches permettent de voir que les premiers sites créés par le réseau, Africanews365 ou encore Diasporanews24.com avaient pour administrateur Bryan K., également basé au Cameroun. Impossible de savoir si Bryan K. et MD Kennedy sont les mêmes personnes, ou s’ils ont été associés.

Voici ci-dessous un résumé des liens entre les différents sites et des personnes administrants ces sites.

Schéma de la galaxie 24jours.com / Africa24.info, basé sur les recherches de la rédaction des Observateurs de France 24 avec Christopher Brennan.

Plusieurs de ces sites internet ont été mis à la vente sur des sites d’enchères. C’est le cas par exemple du site End-depression.com, un site en anglais spécialisé sur la dépression (voir ci-dessous), ou encore de Diasporanews24.com, site d’actualité destiné à la diaspora africaine. Ces deux sites ont par ailleurs été transférés plusieurs fois de serveur, suggérant qu’ils ont très probablement été vendus.


Les informations rattachées au site End-depression montre que le serveur a été changé plusieurs fois. Par ailleurs, le site a été mis en vente sur un réseau d’enchères au nom de domaine en 2018.

Apparaît ainsi le modèle économique du réseau : créer des sites sur différents sujets, capitaliser au maximum sur ces thématiques, en produisant parfois de la désinformation, puis revendre le site.

Quels objectifs pour ce réseau de sites internet ?

S’il relaie régulièrement des contenus favorables à la Russie, ou anti-français, ce réseau ne semble pour autant pas avoir d’objectif politique. Selon les conclusions du rapport de EU DisinfoLab, les articles publiés sur ces différents sites ne présentaient pas d’autre objectif qu’être viraux pour être monétisés au maximum via les publicités présentes sur les sites.

Cependant, les auteurs du rapport de EU DisinfoLab appellent ce genre de réseau les "alternative news" ("informations alternatives" en français) et voient dans les techniques de ces réseaux des méthodes favorables à certains vraies sites d’information :
 

Ces "nouvelles alternatives" bénéficient du partage par plusieurs sources, dont certaines restent dans la zone grise de la désinformation et elles permettent de relayer des informations qui apparaissent comme des médias connus et fiables.

À son tour, il apparaît que les acteurs derrière ces petits sites de désinformation ont un intérêt direct à blanchir le contenu de Russia Today ou Sputnik : ces contenus génèrent des clics qui peuvent être monétisés […] Plus Internet est rempli de contenu copié-collé, plus il apparaîtra probablement dans les recherches et détournera tout algorithme. Cela donne également au contenu RT et Sputnik une légitimité alternative supplémentaire.

Impossible de savoir exactement combien la production de fausses informations, ou le relais de ces articles, rapportent à 24jours.com ou à Africa24.info.

La rédaction des Observateurs de France 24 est rentrée en contact avec les gestionnaires de ces sites internet pour en savoir plus sur leurs motivations. Nous publierons leurs réponses si celles-ci nous parviennent.

 

Enquête menée par Alexandre Capron (@alexcapron), avec Christopher Brennan (@CkozalBrennan)

Article écrit en collaboration avec
Alexandre Capron

Alexandre Capron , Journaliste francophone