Des milliers de migrants pour la plupart syriens, afghans, pakistanais et iraniens se sont empressés de rejoindre la frontière turco-grecque depuis le 28 février, et l’annonce par le gouvernement turc qu’il n’empêchera plus les migrants présents sur son sol de traverser la frontière pour se rendre en Europe.  Ces derniers racontent des conditions de vie difficiles et dénoncent un comportement violent des garde-frontières grecs.

Sur les réseaux sociaux, nombreux sont les migrants coincés au poste frontière de Pazarkule à documenter leurs tentatives de passage du fleuve Meriç, qui sépare la Grèce de la Turquie. Ils filment de nombreux jeunes hommes, mais aussi des familles avec enfants, tenter de survivre dans les champs environnants. Comme nous l’ont raconté plusieurs migrants ayant tenté de passer la frontière à cet endroit, beaucoup dorment sous de simples bâches en plastique et se réchauffent à la nuit tombée en allumant des feux de camp.

Dans cette compilation de vidéos montée par notre rédaction, plusieurs internautes filment le quotidien près du poste-frontière de Pazarkule et le partagent sur la plateforme Tik Tok.

 

"On brûle du bois tous les soirs pour rester au chaud"

Sasan (pseudonyme), 32 ans, est un migrant iranien installé en Turquie depuis quatre ans. Cet étudiant en master dans la ville de Kayseri, située à environ 1 000 kilomètres de Pazarkule, a souhaité rester anonyme par peur de répercussions sur son statut administratif en Turquie.
 
Quand le gouvernement turc a annoncé l’ouverture des frontières, je n’ai pas hésité. J’habitais à Kayseri avec plusieurs membres de ma famille et des amis, on est 17 dans notre groupe et on a tous pris un dolmus [minibus faisant office de taxi collectif, NDLR] pour 250 livres turques par personne (environ 36 euros).

On a ramené des tentes avec nous et on brûle du bois tous les soirs pour rester au chaud. Les distributions de nourriture par le gouvernement turc ne suffisent pas et il faut faire la queue pendant des heures, du coup on s’organise pour aller faire des courses dans les villes et les villages voisins.



Dans cette vidéo, un migrant syrien nommé Mahmoud montre à notre rédaction où il dort tous les soirs.

 

"Les bébés n’arrêtent pas de pleurer et crier"

​​​​Muhittin est un jeune afghan de 21 ans. Il est resté trois jours à Pazarkule pour tenter de passer la frontière avant d’abandonner et de regagner Istanbul où il travaille comme serveur dans un bar à chicha.
 
Moi je suis seul ici en Turquie et je suis arrivé ici après avoir terminé le lycée. Mon rêve est de rejoindre l’Europe, notamment la France ou l’Allemagne. Quand je suis arrivé à Pazarkule je n’avais rien, j’ai dormi dehors à même le sol, je n’avais pas de tente. J’ai utilisé une sorte de bâche en plastique pour me protéger comme je pouvais, mais j’avais tellement froid la nuit que je ne pouvais pas dormir. Ajouté à cela tous les bébés qui n’arrêtent pas de pleurer et crier c’était assez éprouvant.

À ce moment-là, des soldats turcs distribuaient de la nourriture deux fois par jour mais c’était assez maigre : un petit paquet de biscuits et une bouteille d’eau par personne, et il n’y en avait jamais assez pour tout le monde.

Au 5 mars 2020, les autorités grecques avaient déclaré avoir empêché 35 000 entrées sur leur territoire en cinq jours. Dans de nombreuses vidéos amateurs et dans les reportages de grands médias présents sur place, on peut voir un large usage de cartouches de gaz lacrymogène des gardes-frontière grecs pour repousser les migrants tentant de passer à travers les grillages et barrières.

"Une famille afghane a été arrêtée et dépouillée par des policiers grecs"

Les migrants interrogés par notre rédaction font également tous état de violences commises par les gardes-frontière grecs à leur encontre. C’est à cause de ces violences que Muhittin a préféré abandonner et rentrer à Istanbul.
 
J’ai essayé de traverser deux fois en bateau, mais quand on a accosté de l’autre côté, on a vu à chaque fois qu’une trentaine de policiers nous attendait. J’étais dans un groupe avec des bébés et on a décidé de rebrousser chemin. En plus j’avais en tête les histoires de mes amis qui se sont fait arrêter après avoir traversé.

Il y avait notamment une famille afghane que je connais. Ils ont vendu tout ce qu’ils avaient à Istanbul. Ils se sont fait arrêter et ont été dépouillés par les policiers grecs : ils m’ont dit que les policiers leur avaient pris les 7 000 euros qu’ils avaient en liquide, les vêtements des hommes, leurs portables… À la fin, ils les ont renvoyés côté turc, leur ont rendu 300 euros et leur ont dit : "Ne revenez pas". Maintenant eux aussi sont rentrés à Istanbul, ils n’ont plus rien et ont dû dormir dans la rue.

Dans cette vidéo en anglais et en persan, Reza et Muhamad, deux migrants iraniens, racontent pour la rédaction des Observateurs de France 24 leur vie quotidienne dans le camp de fortune qui s’est constitué à Pazarkule. Ils montrent notamment au début les cartouches de gaz lacrymogène utilisées par les gardes-frontière grecs pour repousser les tentatives de traversée.

Ces récits sont corroborés par le travail de plusieurs journalistes présents sur place. Belal Khaled, journaliste de la chaîne de télévision turque TRT, a ainsi photographié plusieurs migrants renvoyés en Turquie en caleçon, certains présentant des marques de coups sur le dos.


D’autres photos et vidéos amateur montrant le même type de scène ont par ailleurs circulé sur les réseaux sociaux.



Selon l’AFP, des paires de chaussures souillées de boue et des téléphones portables sont entassés à côté de l'entrée du poste de police de Tychero, à 10 km du poste frontière d’Ispala (à 80 km au sud de Pazarkule). De l'autre côté de la frontière, des migrants marchent pieds nus et affirment que les policiers grecs leur ont pris leurs chaussures. Des journalistes de l’agence ont également pu observer des soldats grecs encagoulés embarquant des migrants dans des véhicules militaires ou dans des fourgonnettes sans plaques d’immatriculation.
 
Une "bataille de l’image" entre Athènes et Ankara

Autour de cette frontière et du sort de ces migrants, la Grèce et la Turquie se livrent à une féroce "bataille de l’image" en s’accusant mutuellement de débordements et de diffusion de fausses informations.

La Turquie accuse ainsi les gardes-frontière grecs d'avoir tué trois migrants, dont un touché par des tirs "à balle réelle" lors de heurts à la frontière, ce qu'Athènes a fermement démenti, rejetant des "fausses informations".

Les autorités grecques ont elles accusé les forces turques de tirer des grenades lacrymogènes et des fumigènes du côté grec de la frontière et de distribuer du matériel pour découper les grillages installés pour empêcher les migrants de passer côté grec.

Plusieurs migrants interrogés par notre rédaction affirment avoir vu des personnes blessées par des balles de nature indéterminées et nous ont montré des vidéos de personnes blessées, sans que l’on puisse identifier clairement la nature de leurs blessures.

Plusieurs captures d'écran de vidéo montrant trois hommes blessés transportés par d'autres. Les deux captures de droite montrent le même homme. 

Aucune photo de balle réelle ou de balle en plastique n’a à ce jour été publiée pour venir confirmer cette affirmation.
Cependant, l’usage de cartouche de gaz lacrymogène a largement été documenté et, comme le note le site d’investigation Bellingcat, certaines cartouches tirées à courte distance de la foule et retrouvées sur place peuvent tuer.

Photos prises à Pazarkule par un journaliste turc, partagées sur Instagram. 

Comme le note Bellingcat, la cartouche de longue portée photographiée ici par un journaliste turc est commercialisée par Defence Technologies – Federal Laboratory et peut s’avérer mortelle en cas d’impact direct, notamment à cause de sa forme pointue. L’ONG Amnesty International a établi que des munitions similaires ont fait de nombreux morts lors des récentes manifestations en Irak.

 

"J’ai subi beaucoup de racisme en Turquie"

Pour motiver leur décision de quitter la Turquie pour l’Europe, tous les migrants interrogés par notre rédaction expliquent chercher de meilleures conditions de vie, et notamment de travail. Muhittin dénonce ainsi les salaires très bas pour les migrants afghans.
 
La Turquie ne nous donne pas de papiers pour travailler ici légalement, certains Afghans vivent et travaillent ici depuis dix ans et n’en ont toujours pas. En ce qui concerne les salaires on est également discriminés. Dans les boulots non qualifiés, comme le travail en usine ou sur les chantiers, on nous demande de travailler 13 à 14 heures par jour contre un salaire mensuel de 180 euros. Pour les ouvriers turcs le minimum c’est 350 euros pour des journées de 9 à 10 heures.

Sasan dit vouloir quitter la Turquie pour d’autres raisons.
 
Ici j’ai subi beaucoup de racisme. Je persiste et je reste à Pazarkule malgré les conditions parce que si on retourne en Turquie ça sera encore plus dur avec le nouveau climat politique. Les droits sociaux diminuent et les entretiens aux services de l’immigration sont de plus en plus durs. Je n’ai pas d’autre choix que d’avancer vers l’Europe, les Turcs ne veulent plus de nous et je suis un réfugié politique iranien, je risque de la prison si je rentre dans mon pays.


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