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CAMEROUN

Cameroun anglophone : une femme retrouvée morte dans sa maison, les habitants pointent l’armée du doigt

La maison d'une femme, accusée d’abriter un séparatiste ambazonien, et le cercueil de cette femme, tuée et brûlée. Crédit : DR
La maison d'une femme, accusée d’abriter un séparatiste ambazonien, et le cercueil de cette femme, tuée et brûlée. Crédit : DR
10 mn

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Le 14 février, 23 civils ont été tués à Ngarbuh dans le cadre d’une opération de l’armée camerounaise dans la région anglophone du pays. Le même jour, une femme accusée d’avoir caché des rebelles est morte dans sa maison à une centaine de kilomètres de là. Selon les habitants de son village l’armée camerounaise serait également derrière cette exaction et l’incendie de sa maison.

MISE À JOUR le 9/03/2020 – clarifications et ajout de la réaction de l’armée

L’ouest du Cameroun est le théâtre d’une rébellion depuis plus de trois ans. Des indépendantistes veulent créer dans cette région majoritairement anglophone un nouvel état, appelé Ambazonie. Ils s'estiment lésés à tous niveaux par le pouvoir central d’un pays majoritairement francophone. Le 1er octobre 2017, ils ont proclamé une République d’Ambazonie déclenchant le début des hostilités entre l’armée et des groupes rebelles armés, qui ont depuis fait des milliers de morts et des dizaines de milliers de déplacés.

Alors que les élections municipales venaient d’avoir lieu, l’armée camerounaise a mené plusieurs opérations contre les rebelles ambazoniens le 14 février, notamment à Ngarbuh. De nombreuses images ont alors circulé, affirmant illustrer les violences commises à cette occasion, qualifiées dans les médias et sur les réseaux sociaux de "massacre de la Saint-Valentin".

Le même jour, un incident s’est produit à une centaine de kilomètres au sud de Ngarbuh, dans la ville de Bambili. Ses habitants décrivent une énième opération de l’armée ciblant une maison du quartier de Nkiti. La maison en question a été brûlée et une femme qui y vivait est morte.

Si notre rédaction n’a pas de preuve formelle que l’armée camerounaise était derrière cette exaction, nous avons pu reconstituer les événements grâce aux témoignages d’habitants et authentifier les images qui viennent le documenter.

 

"Personne n’a osé sortir pour essayer de savoir ce qu’il s’était passé"

Michel (pseudonyme) vit à Bambili. Il a échangé avec de nombreux témoins de la scène et a recoupé leurs informations :

Les forces armées sont arrivées dans le quartier de Nkiti vers 20h40 le 14 février dans la soirée. Les militaires portaient des uniformes. Ils se sont rendus directement dans la maison de cette femme, Madame A. [nous avons décidé de préserver l’anonymat de la victime, NDLR]. Apparemment, les soldats avaient des informations selon lesquelles cette femme cachait un combattant ambazonien dans sa maison.

Il y a eu des cris provenant de la maison, puis des coups de feu, et quelques minutes plus tard, de la fumée est sortie de la maison. Pendant la nuit qui a suivi, personne n’a osé sortir pour essayer de savoir ce qu’il s’était passé.

Le jour suivant, des voisins ont découvert le corps carbonisé de Madame A. dans sa maison. Personne ne sait si elle a été brulée vive ou si l’armée l’avait tuée avant de la brûler.

Les images permettent de confirmer la localisation de l’incident

Sur les réseaux sociaux, des images ont beaucoup circulé, affirmant montrer la maison de Madame A.

Le site militant ambazonien Ambazonia Genocide Library, ou Biblitohèque sur le génocide en Ambazonie, a publié une série de photos montrant la maison en question après l’attaque. Ce site publie régulièrement des images non vérifiées des violences commises dans la région anglophone du Cameroun.

Nous avons pu confirmer, en comparant ces photos avec des images satellite de Google Earth, qu’elles avaient bien été prises à Bambili. On distingue sur cette capture d’écran de Google Earth un arbre devant une maison à la forme bien particulière et une forme noire sur le côté de la maison.

Sur ces photos, on retrouve bien la maison à la forme spécifique, l’arbre devant et la forme noire, à droite, qui semble correspondre à un réservoir d’essence.

 

Cette analyse par images satellite nous permet d'affirmer que ces photos ont bien été prises à Bambili. Nos Observateurs et plusieurs autres personnes contactées par notre rédaction confirment que cette maison est bien celle qui a été ciblée par l'armée le 14 février.

John (pseudonyme) vit dans la région de Bambili. Il suit de près l’actualité du conflit. Il a lui aussi échangé avec des habitants :

Cette maison appartenait en fait au frère de Madame A. , qui vit à l’étranger. Au moment de l’attaque, en plus d’accuser la femme d’abriter un rebelle ambazonien, l’armée a accusé son frère de soutenir les rebelles, en leur envoyant de l’argent. Il semble que les militaires voulaient le punir pour ça, et aussi envoyer un message à ceux qui soutiendraient les rebelles.

Si les combats durent depuis 2017, les derniers mois ont vu une intensification, dont les implications dans le quotidien de la population sont lourdes. Michel reprend :

La situation est horrible, on voit des meurtres, de la torture, des arrestations, mais à l’approche des élections municipales du 9 février, ça s’est encore plus compliqué.

Le gouvernement a fait un déploiement massif de troupes au Cameroun anglophone le 9 février, auquel les rebelles ont répondu en imposant des grèves et demandant aux populations un boycott général. Ils ont aussi mis en garde toute personne qui participerait aux élections municipales, menaçant de représailles. Depuis, il y a chaque jour une attaque ou une tuerie dans une ville ou un village du Cameroun anglophone. "

Le jour du scrutin, les rebelles ont empêché l’accès aux urnes.

Contacté par notre rédaction, le porte-parole de l'armée camerounaise, Cyril Atonfack Guemo, a déclaré que "rien ne s’est produit à Bambili le 14 février "tout en reconnaissant qu’un "regrettable incident "s’était produit ce jour-là à Ngarbuh.

Le même jour, un "massacre "de l’armée camerounaise à Ngarbuh

Dans un rapport publié le 25 février, l’ONG Human Rights Watch a documenté ce qu’elle a qualifié de "massacre "commis à Ngarbuh le 14 février. Ngarbuh est un village encerclé de montagne et de forêts, dans la région anglophone du Cameroun, situé entre le village de Ntumbaw et la commune de Ndu, à 450 km de la capitale Yaoundé.

Dans son rapport, HRW confirme que les forces armées camerounais, avec l’aide d’habitants armés aussi, ont tué au moins 21 civils à Ngarbuh, "dont 13 enfants et une femme enceinte, le 14 février 2020 ". "Les forces de sécurité ont également incendié cinq maisons, pillé de nombreux autres biens et passé à tabac des habitants. Les cadavres de certaines des victimes ont été retrouvés carbonisés dans leur maison " écrit aussi l’ONG.

Selon l’armée camerounaise, ce "regrettable incident" a été causé par l’explosion d’un réservoir de carburant frelaté près d’une des maisons, lors des affrontements. L’armée a assuré avoir lancé une enquête.

Nos Observateurs, de même que des ONG de droits humains soulignent cependant que les exactions sont aussi le fait des rebelles ambazoniens. John explique : 

La plupart du temps, les habitants savent très bien où se trouvent les camps de combattants ambazoniens mais comme ils ne veulent pas d’ennuis, ils ne disent rien. Mais l’armée les menace et peut même torturer des habitants pour qu’ils révèlent ces emplacements.

Ce n’est pas rare que les combattants se livrent à des extorsions, kidnappings et demandes de rançons. Ils vont même jusqu’à tuer des gens qui n’auraient pas coopéré avec eux. Donc il peut arriver que des habitants donnent les localisations des camps à l’armée, qui les attaque ensuite. Le problème c’est que les civils se retrouvent toujours pris au milieu des combats.

Les habitants ici sont épuisés par ce cycle de violences qui n’en finit jamais. Mais pour nous ici, c’est finalement l’armée qui est la principale source de terreur. Quoi que fassent les rebelles, ce n’est rien comparé à ce que peut faire l’armée.

Plusieurs ONG accusent les rebelles ambazoniens de violations des droits de l’homme. En mars 2019, HRW écrivait : "des séparatistes armés ont attaqué et enlevé des dizaines de personnes, exécutant au moins deux hommes, dans un climat marqué par une violence croissante et par la multiplication des appels à la sécession des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest."

Dans le même rapport, l’ONG rapportait que "les forces gouvernementales ont tué plusieurs dizaines de civils, recouru à la force de manière indiscriminée et incendié des centaines d’habitations au cours des six derniers mois".

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