Observateurs

De très violents affrontements déchirent la capitale indienne depuis le 23 février entre pro et anti-réforme de la citoyenneté. Ils avaient fait, au soir du vendredi 28 février, 42 morts et plus de 200 blessés. Les nombreuses vidéos et photos de ces violences publiées sur les réseaux sociaux montrent des membres du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS) à l'œuvre, un groupe paramilitaire nationaliste hindou ultra-violent, accusé d’attiser les haines communautaires. 

La réforme sur la citoyenneté vise à accorder la naturalisation d'immigrés illégaux venus de trois pays voisins (Pakistan, Bengladesh et Afghanistan) à condition que ceux-ci ne soient pas musulmans. Conséquence : au moins 2 millions musulmans indiens ont déjà été déchus de leur nationalité. Les musulmans voient dans cette réforme un signal leur indiquant qu’ils sont des citoyens de seconde zone. Depuis le 4 décembre 2019, des milliers d’Indiens protestent donc contre le Citizenship Amendment Act, porté par le premier ministre Narendra Modi et son parti nationaliste au pouvoir, le BJP (Bharatiya Janata Party). Cette contestation a déclenché une forte répression policière, notamment le 15 décembre à l’université Jamia Islamia, faisant au moins 200 blessés parmi les étudiants protestataires

Le 23 février, des affrontements entre les manifestants anti et pro-réforme, ont éclaté dans les quartiers nord-est de Delhi, à majorité musulmane. Sur les réseaux sociaux, des actes de torture, des incendies, et divers agressions ont été filmés, parfois en direct. Sur nombre de ces vidéos, les agresseurs des musulmans sont souvent des civils, pour la plupart jeunes et se proclament hindous. Ils montrent des signes d’affiliation au RSS, un groupe paramilitaire nationaliste Hindou vieux de 95 ans.

Beaucoup de ces images sont relayées par les agresseurs eux-mêmes, souvent jeunes, voire très jeunes, comme on le constate sur plusieurs publications.

"Ils sont reconnaissables à leurs slogans ou prières hindous"

Originaire de Karnataka (sud), Kamran Shahid est étudiant en ingénierie à Bangalore. Sa province est habitée par une population majoritairement musulmane et ne connaît pas le chaos de Delhi, mais, via WhatsApp ou Telegram, il s’organise avec des membres de sa communauté pour partager les infos et identifier de potentiels agresseurs, et les quartiers à éviter dans Delhi.
Même si les assaillants ne portent pas un uniforme qui les distingue visuellement, ils sont reconnaissables à leurs slogans ou prières hindous, souvent scandés lors des affrontements avec des musulmans pendant les émeutes. Le slogan "Jai Shri Ram” un prière hindou signifiant "Gloire au Seigneur Rama" est ainsi un symbole d'allégeance au mouvement nationaliste indien, qu’il soit le RSS – ou l'un des nombreux groupes appartenant à la même tendance, d’ailleurs.


Certains miliciens n’hésitent pas à se filmer eux-mêmes et à mettre en avant leurs “exploits”. Par ce geste, ils pensent monter en estime dans leur communauté. Ici, un jeune homme affirme que son groupe vient de brûler une station-service à Vasanth Pura à Delhi le 25 février. Dans son discours, on distingue des cris à l’attaque [comme le mot “Maaro”, "frapper" en français] et "Jai Shri Ram”. Il dit enfin “la police est avec nous”, comme pour arborer ce privilège de pouvoir perpétrer des violences en toute impunité.

Par exemple, il y a eu une vidéo particulièrement choquante, filmée dans le secteur Nord-Est de Delhi, et postée le 25 février également, dans laquelle des musulmans, blessés, sont allongés au sol. Des policiers, mais aussi des civils les moquent, hilares, leur donnant des coups de bâtons et leur demandant de chanter l’hymne national. Et les victimes s’exécutent, tout en restant blessées, par terre, à la vue des agents de police, imperturbables. Pour moi, cela renforce l’idée chez ces agresseurs que les musulmans ne sont pas indiens ou n’ont pas de loyauté envers l’Inde et doivent donc le prouver sous la torture.

Des hommes se font torturer par un groupe de miliciens qui leur demandent de réciter l'hymne national indien. Vidéo du 25 février à Delhi. © Instagram.
[La rédaction a décidé de ne publier qu'une capture d’écran de cette vidéo, très choquante.]

Un autre incident à Mustafaabad démontre ce phénomène : des groupes armés et cagoulés ont incendié le soir du 25 février tout un marché, près du quartier de Loni, plus au nord de la ville. Les assaillants scandaient à nouveau “Jai Shri Ram ", par ailleurs utilisé dans les lynchages perpétrés par des membres du RSS par le passé. La scène se déroule sous les yeux des agents de police, impassibles selon ce journaliste.

Sur d’autres images, on voit des policiers en uniforme détruire eux-mêmes des caméras de surveillance au niveau de Khureji Khas, un des secteurs de manifestations à l’est de Delhi :  


Jeudi 27 février, la police de Delhi a lancé un appel demandant aux citoyens de se manifester et de faire leurs déclarations en partageant des séquences vidéo en rapport avec les violences commises dans le nord-est de Delhi. Le lendemain, le Commissaire de la police de Delhi est limogé et remplacé suite aux cinq jours d'émeutes pour lesquelles les forces de l'ordre ont été sévèrement critiquées pour leur non-réactivité.  
 

“Ils estiment que quoi qu'ils fassent, ils seront récompensés par la société”

Ranbir (pseudonyme) est étudiant à Dehli, il a étudié les mouvement nationalistes hindous pendant un an.
Ces jeunes que l’on voit commettre des actes de violence sur les réseaux sociaux et dans la rue cherchent à se faire accepter dans leur communauté en adhérant à l’idéologie du RSS, lui-même descendant d’une “organisation mère”, la Sangh Parivar qui regroupe plusieurs organisations (dont le parti au pouvoir, le BJP) et groupes d’extrême droite indienne.

Opposer Hindous et musulmans dans ces émeutes revient à simplifier l’idéologie derrière un groupe paramilitaire très efficace dans son entreprise. Lors de mes discussions avec des membres du RSS, leur objectif était clair : faire de l’Inde une terre d’Hindous seulement. Sous ce terme sont regroupés les hindous, les sikhs et les bouddhistes, ce qui fait des autres communautés, musulmanes et chrétiennes, des "outsiders" étrangers à l’identité indienne.

Le mouvement nationaliste, créé en 1925, fait preuve d’une admiration pour d’autres mouvements d’extrême droite européens de la même époque. Ranbir met de son côté l’accent sur un discours de haine qui pousserait les jeunes à intégrer le mouvement:
 
Le RSS prône une société dans laquelle l'hindouisme s’oppose à toute forme de minorité. Il espère par ces discours, citant Mussolini ou Hitler, fédérer les Hindous autour d’une identité "commune". Ce groupe récompense même la violence : il y a eu des antécédents où un leader du BJP a médaillé des auteurs de lynchage et les a félicités pour leurs actes à leur sortie de prison. Lorsque des jeunes voient des criminels montrés en exemple et récompensés pour leurs crimes, ils font la liaison entre attaquer des minorités religieuses et monter dans l’estime de leur communauté.

Article rédigé par Fatma Ben Hamad.