Le gouvernement grec s’apprête à lancer les travaux d’un nouveau centre de détention pour demandeurs d’asile sur l’île de Lesbos, un projet qui déclenche la colère de la population locale. Des manifestations violentes opposent depuis le 25 février des habitants et policiers anti-émeutes chargés de protéger le site. Ces affrontements s’inscrivent dans un contexte tendu, sur une petite île qui a accueilli des dizaines de milliers de migrants depuis 2015. Bien qu’ils soient toujours mobilisés auprès des migrants, les habitants expriment un ras-le-bol contre leur gouvernement, accusé de ne pas chercher à désengorger l’île.

Selon les données officielles, plus de 21 000 migrants en provenance du Moyen-Orient, d’Asie et d’Afrique sont coincés sur l’île grecque de Lesbos.

Cette île de 85 000 habitants est située à une quinzaine de kilomètres de la Turquie, d’où ils ont embarqué sur des bateaux pneumatiques. Des groupes de solidarité avec les migrants se sont constitués ici en 2015, quand la guerre en Syrie, entre autres, a poussé, en une année, un peu plus d’un million de personnes sur son rivage, dont la plupart avaient pu ensuite poursuivre leur route vers l’Europe continentale.

Au fil des années et des accords politiques entre l’Union européenne et la Turquie, la situation s’est aggravée pour les demandeurs d’asiles qui arrivaient là dans l’espoir de continuer leur route vers l’Europe. Bloqués tant que leur demande d’asile n’a pas été examinée, ils s’entassent dans les abris de fortune de trois camps : Moria, Kara Tebe et Pikpa et y vivent dans de terribles conditions. Le camp de Moria, peuplé d’environ 20 000 personnes, dispose par exemple ainsi d’une douche pour 506 personnes.

Manifestants et policiers anti-émeutes se font face dans cette vidéo tournée le 25 février. Plus tard dans la journée, la manifestation pacifique s'est transformée en affrontements violents et ont fait plusieurs dizaines de blessés. 

 

"Il faut déjà désengorger les camps existants"

Dans ce contexte, nombre d’habitants s’opposent au projet de centre de détention annoncé en novembre 2019. Il est prévu d’y enfermer 5 000 migrants, selon des modalités et une finalité qui restent assez floues, ce que dénonce notamment Katerina Vati, qui a manifesté et documenté les affrontements avec la police sur sa page Facebook.

Dans cette vidéo publiée mardi 25 février, Katerina Vati détaille la situation, au coeur des affrontements entre la police et la population de l'île. 
 
Le gouvernement a décidé de créer de nouvelles structures fermées, sur les îles de Chios et Lesbos. À Lesbos, le site de construction est situé près du village de Mantamados, c’est là que nous nous sommes rassemblés avec de nombreux habitants de l’île. Les policiers anti-émeutes étaient très nombreux et violents, ils ont lancé beaucoup de cartouches de gaz lacrymogène.

Dans cette vidéos publiée par Katerina Vati, on voit plusieurs policiers anti-émeutes briser le pare-brise d'une voiture.
 
Cette prison doit renfermer 5 000 personnes qui ne seront pas autorisées à sortir. C’est quoi ça ? Où sont les droits de l’Homme ? Il faut déjà désengorger les camps existants et faire en sorte que les dossiers des demandeurs d’asile soient traités, les gens ne peuvent pas rester coincés ici indéfiniment.

Dans les camps il y beaucoup de maladies, des violences sexuelles, des violences psychologiques. C’est une situation intenable que nous dénonçons depuis 2015. La population locale essaie d’aider, on s’est constitués en équipes pour apporter de la nourriture, des médicaments, des vêtements ou pour faire des lessives. Le gouvernement, l’Europe et le monde n’ont pas pris leurs responsabilités dans cette crise, nous sommes seuls.
Notre économie souffre beaucoup aussi. Dans mon village, Molivos, nous vivons principalement du tourisme. L’année dernière nous avons eu 80 % d’annulations.

En somme, nous sommes désespérés parce que le gouvernement veut transformer notre île en une prison géante pour ces gens, alors qu’il avait promis de décongestionner les camps et de répartir le nombre de migrants à travers le pays.

Si Katerina Vati porte un regard bienveillant sur les milliers de migrants de Lesbos, ça ne semble pas être le cas de tous les manifestants. Plusieurs migrants interrogés par le site InfoMigrants racontent avoir peur que la population s’en prenne à eux.

"Mi-février un groupe de manifestants [anti-migrants] a essayé d’attaquer le camp de Kartibi, situé à 40 minutes à pieds de Moria", relate Mohammad, un Palestinien du camp de Moria. Ali, un autre migrant palestinien, affirme que "depuis six mois ça devient dangereux la nuit" à cause d’individus parlant anglais qui dépouilleraient les migrants sur leur trajet entre le camp et la ville. Pour se protéger, des migrants ont posé de grosses pierres sur la route principale reliant le camp de Moria et le village éponyme, situé à deux kilomètres de là.

Selon l’AFP, plusieurs associations de commerçants de Lesbos et des syndicats proches du parti communiste grec sont à l’origine de la manifestation. Ces derniers ont par ailleurs appelé à la grève générale et les commerces de l’île étaient tous fermés ou presque depuis mercredi 26 février. La population réclame à la place du centre de détention la construction de petits centres d’enregistrement d’un millier de personnes chacun.
 

"Les réfugiés ne sont pas impliqués dans ce conflit"

Eric Kempson, un britannique installé à Lesbos et très actif dans l’aide apportée aux migrants, estime que les habitants en veulent seulement au gouvernement, pas aux migrants.
 
Tous les jours je suis à Moria et je travaille aux côtés des migrants. Les réfugiés ne sont pas impliqués dans ce conflit, c’est un conflit entre les habitants et le gouvernement, un gouvernement qui punit les insulaires parce qu’ils refusent de voir un centre de détention sur l’île.

C’est vrai qu’il y a des problèmes dans le camp et parfois des crimes, mais compte tenu du fait que plus 20 000 personnes sont concentrées au même endroit dans un tout petit espace, je trouve que Lesbos s’en sort merveilleusement bien. L’île devrait être une source d’inspiration pour toute l’Europe.