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Alors que le pouvoir irakien est secoué par un mouvement de contestation depuis début octobre, des Irakiennes revendiquent le droit de participer à la mobilisation. Avec le hashtag "Filles de la patrie", plusieurs manifestantes ont décidé de répondre aux déclarations sulfureuses du chef irakien chiite Moqtada Sadr qui les accuse "d’actes outrageants aux moeurs" et appelle à la non-mixité entre les jeunes femmes et hommes dans les sit-ins. 

"La femme est révolution". En Irak, ce slogan est brandi sur les pancartes des Irakiennes participant au mouvement de contestation contre le pouvoir depuis fin octobre 2019. 

Sur les réseaux sociaux, il est également repris dans plusieurs publications accompagnées du hashtag #بناتك_ياوطن, "Filles de la Patrie" en français. Avec des poèmes louant le combat des manifestantes, des photos et vidéos, cette campagne en ligne et dans les rues entend défendre la place des Irakiennes dans les cortèges et sit-ins qui se tiennent dans les grandes villes du pays. 


Car ces manifestantes sont régulièrement critiquées. Le 13 février, Moqtada Sadr, le leader du parti conservateur chiite Mouvement sadriste, s’est ainsi à nouveau attiré la colère des manifestants en attaquant, dans un tweet, la jeunesse contestataire et plus particulièrement les femmes qui prennent part aux sit-ins, "se mélangeant ainsi aux jeunes hommes dans les tentes".


Quelques semaines plus tôt, Moqtada Sadr avait déjà accusé les manifestants de "débauche" et "d'atteinte aux valeurs religieuses de [la] société".  

En réaction à sa dernière déclaration, plusieurs centaines de femmes irakiennes ont donc décidé de dédier la journée du 13 février à des manifestations… réservées aux femmes. Organisés dans plusieurs villes du pays simultanément, ces défilés leur ont permis de rappeler haut et fort leur participation active à la mobilisation contre le pouvoir, aux côtés de leurs camarades masculins, malgré les critiques et les attaques des personnalités religieuses chiites. Autour d’elles, ces mêmes "frères de combat" ont encerclés leurs marches, pour les protéger d’éventuels fauteurs de troubles.

“En tant que femmes, nous savions dès le départ ce que nous devions affronter”

Notre Observatrice Najla Jabouri, habitante de Bagdad, participe activement au "Soulèvement d’Octobre" - comme le surnomme les protestataires. Elle approvisionne bénévolement les tentes des sit-ins en nourriture et premiers soins, "comme des centaines d’autres Irakiennes", précise-t-elle. 
 
Les Irakiennes n’accordent plus d’importance à ce genre de déclarations. Nous combattons depuis le début côte à côte et main dans la main avec nos camarades hommes. En sortant dans la rue, nous savions très bien ce que nous allions devoir affronter en tant que femmes, surtout dans un pays comme le nôtre, où les chefs religieux ont leur mot à dire.

Pour Najla, Moqtada Sadr multiplie les déclarations sulfureuses pour diaboliser le mouvement anti-gouvernement en Irak. Elle se souvient :
 
Les partisans du Mouvement sadriste n’en sont pas à leurs premières tentatives d’atteinte à la crédibilité du mouvement de protestation. Il y a quelques mois, nous étions accusés d’organiser nos sit-ins contre de l’argent. Ensuite, il y a eu des accusations de consommer de la drogue et de l’alcool à l’intérieur des tentes. Aujourd’hui, ce sont les jeunes femmes qui sont attaquées et leur combat qui est remis en cause.
 
J’ai vu pendant des mois des médecins, des mères de famille ou des étudiantes participer à la vie de ces sit-ins : elles débattent, elles nettoient la rue et les tentes, elles fabriquent des banderoles... Elles sont au cœur du mouvement. Ces mêmes femmes méritent-elles qu’on les diffame de manière aussi odieuse à des fins politiques ?

"Aujourd’hui notre rôle est plus important qu’au début du mouvement"

"Les Irakiennes ne font pas que participer à la contestation, elles en font partie à part entière depuis le début", c’est la constatation que fait Hajer Zied, une jeune diplômée de la ville de Ramadi, située à une centaine de kilomètres à l’ouest de Bagdad. 

"Tu es révolution" : un des slogans phares de la campagne féministe au sein des manifestants en Irak.
 
Pour la jeune femme, la participation des Irakiennes est une révolution en soi, compte tenu de la société assez conservatrice concernant les droits des femmes.

Aujourd’hui notre rôle est encore plus signifiant qu’au début du mouvement : malgré la violence accrue en manifestation et les tueries perpétrées par les milices, les manifestantes continuent de tenir les tentes de premiers secours et braver le danger.

Au lendemain des manifestations organisées par les femmes, le 14 février, le chef chiite Moqtada Sadr a appelé ses partisanes à manifester à leur tour. 

L’Irak connaît un vaste mouvement de protestation depuis début octobre 2019 contre le gouvernement et les chefs communautaires du pays. Malgré un consensus qui a conduit à désigner un nouveau chef de gouvernement le 1er février, la protestation continue en 2020. 

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Article écrit par Fatma Ben Hamad.