Observateurs

La rédaction des Observateurs de France 24 a obtenu une photo d’une ration alimentaire de l’armée afghane dans une base du sud du pays. L’officier qui a transmis ces images dénonce un manque de nourriture dans les principales bases militaires, et redoute que la situation soit encore plus grave dans les petites garnisons situées en zone rurale.

L’armée afghane est enlisée dans un conflit contre les Taliban depuis l’invasion du pays par les États-Unis en 2001 et souffre de graves problèmes d’organisation et de corruption. Les images transmises à la rédaction des Observateurs mettent en lumière les difficultés et le désarroi des troupes afghanes : manque de nourriture, de vêtements adaptés et d’argent. À cela s’ajoute un désavantage stratégique face aux Taliban, qui ont acquis ces dernières années des armes plus puissantes.

Photo publiée par le site d'information Ava Press en 2017 au sujet de l'alimentation insuffisante des soldats dans la province du Ghor.

"Si on veut manger un repas correct, on doit l’acheter nous-mêmes"

Ahmad B. (pseudonyme) est un officier de l’armée afghane basé dans le sud du pays, une zone dangereuse où les combats contre les Taliban sont fréquents. Il a souhaité rester anonyme puisqu’il n’est pas autorisé à parler aux médias.
 
Si un soldat doit combattre les Taliban tous les jours, il a au moins besoin d’un peu de nourriture. Je veux dire assez pour qu’il se sente repu. Je ne parle même pas de nourriture véritablement nutritive. La photo que je vous ai envoyée est une ration pour cinq personnes. Un morceau de mouton, un peu de bouillon et cinq morceaux de pain.

La gestion de la nourriture n’a jamais été bonne dans l’armée afghane, mais ça a empiré ces derniers mois. Si on veut manger un repas correct, on doit l’acheter nous-mêmes. On le fait de temps en temps, mais si on achète de la nourriture tous les jours, on dépense toute notre solde et il ne reste plus rien pour aider nos familles.

Photo envoyée par notre Observateur.

"Les bottes sont trouées"
 
Beaucoup de soldats n’ont pas assez d’argent pour acheter leur propre équipement. Ils portent des bottes trouées et tremblent de froid à l’extérieur. Les températures sont souvent négatives ici et les uniformes et bottes fournies ne sont pas vraiment adaptés au climat froid. Il n’y a pas assez de fioul pour alimenter les chaudières, nous devons donc aller ramasser du bois pour chauffer la caserne.

Nous devons acheter des uniformes d’hiver au marché si nous ne voulons pas geler. Les uniformes prévus pour nous sont revendus au marché noir. Imaginez bien : un soldat afghan n’a pas de véritable uniforme hivernal, il doit se le payer lui-même. Cet uniforme existe bien, c’est juste qu’il est à vendre dans beaucoup de marchés à travers le pays.

Certaines unités sont dans une situation bien plus grave que la nôtre. Nous sommes dans une base principale, mais les soldats postés dans des postes de surveillance périphériques, des check-points ou des garnisons par exemple, vivent dans des conditions bien pires. Parfois, ils sont coupés de la base principale pendant des semaines et ne reçoivent pas le strict minimum qu’ils sont censés recevoir.

Des soldats postés dans la région de Ghurmach, photo publiée sur le site d'information Afghan Paper.

Plusieurs politiciens et médias afghans ont dénoncé cette situation ces dernières années.

Le général Ziaeddin Sagheb, commandant de l’armée de la province du Ghor (centre) abondait en ce sens en octobre 2017 : "Ces trois derniers mois, nos rations alimentaires se sont drastiquement réduites avant d’être coupées. Les soldats doivent apporter leur nourriture et ceux qui n’ont rien doivent mendier, en faisant du porte-à-porte, pour avoir un peu de pain à manger." À l’époque, l’armée afghane combattait les Taliban sur deux fronts dans la région.

Des soldats postés dans la région de Ghurmach dans la province du Faryab (nord) livraient un témoignage similaire en septembre 2017 auprès d’un média local : "Nous n’avons pas mangé depuis des jours, nous avons seulement quatre sacs de farine pour 400 soldats. Personne ne s’intéresse à nous. Nous ne pouvons pas combattre [les Taliban] en nous nourrissant uniquement de pain et d’eau."

 

"Les sous-traitants corrompent les commandants pour décrocher des contrats"

Masoud D. (pseudonyme) est un journaliste afghan spécialiste des questions de défense. Il a interviewé de nombreux soldats au cours de sa carrière. Il a souhaité rester anonyme pour préserver ses relations professionnelles.
 
L’armée afghane fait généralement appel à des sous-traitants locaux pour son approvisionnement en nourriture. Ces sous-traitants décrochent les contrats grâce à leurs contacts. La plupart du temps, ils corrompent les commandants pour décrocher le contrat.

Dans de nombreux cas, la quantité et la qualité de la nourriture sont horribles. Certains soldats n’ont rien. Quand des soldats ou leurs commandants locaux font remonter le problème, il ne se passe rien. Les politiciens sont occupés ailleurs, et les connexions des sous-traitants avec les responsables font que rien ne change.

En mai 2018, la police de la province de Badghis (nord-ouest) a confirmé que le sous-traitant des forces de sécurité afghanes avait servi de la viande de chien aux soldats dans cette ville.
 
Une corruption endémique dans l’armée

Mohammad Naeim Ghayour, l’ancien responsable du renseignement militaire à l’ouest du pays, a confirmé dans une interview en 2011 la profonde corruption qui régit les contrats de l’armée : "La corruption est énorme dans l’armée et c’est parce qu’il y a beaucoup d’argent en jeu… J’ai été témoin d’une réunion entre le délégué d’une garnison et un sous-traitant qui devait fournir de la nourriture. Ils se sont mis d’accord pour utiliser des ingrédients de mauvaise qualité dans l’objectif de faire du profit au bénéfice des membres de la délégation et du sous-traitant."

Selon les statistiques officielles d’un rapport du Congrès américain, l’armée a perdu 10 % de ses soldats sur la seule année 2018 à cause des blessures et de la désertion.

Selon le même rapport, il y aurait des milliers de "soldats fantômes" dans les rangs de l’armée. Ces derniers, qui n’existent que sur le papier, permettent aux commandants de gonfler leurs budgets et de récupérer de l’argent. Un soldat de l’armée afghane reçoit un minimum de 200 dollars par mois pour le rang le plus bas.

Article écrit par Ershad Alijani.