Le bois de vène est une essence précieuse qui sert à fabriquer des meubles de luxe en Chine. Menacée d’extinction à cause de la forte demande chinoise, l’espèce est protégée par la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites). Son exportation est strictement contrôlée. Mais pas au Mali, où les acteurs du secteur jouent avec des insuffisances de la loi pour l’exporter en grande quantité.

Dans les usines de la Générale Industrie du Bois (GIB), seule société habilitée à exporter du bois au Mali, des tonnes de bois de vène sont chargées chaque jour et exportées pour le compte d’entreprises chinoises.

Le bois de vène, de son nom scientifique "Pterocarpus erinaceus", est une espèce de bois de rose. En Chine, il est appelé "Hongmu" et au Mali il est connu sous le nom de "N’guénou".

Présent dans plusieurs pays du Sahel, ce bois précieux est utilisé pour la fabrication de meubles de luxe en Chine. Il est protégé par la Cites qui l’a inscrit en 2016 dans son annexe II des espèces vulnérables.

Dans cette vidéo filmée début 2020, des ouvriers de l'entreprise Générale Industrie du Bois (GIB) chargent du bois de vène dans un camion. 
      
Un Chinois venu superviser les chargements de bois de vène pour le compte d'une société chinoise. Photo prise en 2019 par notre Observateur.
 
L’exploitation et l’exportation de ce bois doivent donc être strictement contrôlées par les États. Mais au Mali, notre Observateur, qui travaille pour une société chinoise qui achète du bois de vène, dénonce une surexploitation des ressources disponibles. Il a requis l'anonymat.
 
L’exportation du bois de vène est très régulée à l’international. Mais dans la région de Kayes, les arbres sont coupés dans les forêts sans véritable contrôle à cause des Chinois. Cela provoque la déforestation. Nous subissons les effets des changements climatiques. On ne devrait pas couper n’importe comment les arbres.

Mais alors que l’espèce est menacée, la Direction des eaux et forêts continue de délivrer des permis à la Générale Industrie du Bois pour exploiter le bois et l’exporter. Il faut que cela s’arrête.

Le Mali dispose de 12 millions d’hectares de forêts. Et selon l’Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le pays perd 100 000 hectares chaque année à cause de l'exploitation abusive du bois.

"Le bois de rose est le produit forestier le plus vendu illégalement au monde"

Pour préserver les ressources forestières, le pays a interdit, en 2014, l’exportation à l’état brut de tout type de bois dont le bois de vène par le biais d’un arrêté interministériel. Avec un succès mitigé, puisque selon la base de données disponible sur le site du Cites, plus de 52 000 m3 de bois de vène ont été exportés en 2017 du Mali vers la Chine.

Naomi Basik Treanor est experte en gouvernance auprès de l’ONG américaine Forest Trends. Elle explique l’essor du marché de bois de rose en Chine.
Le bois de rose est le produit forestier le plus vendu illégalement au monde. C’est plus que le trafic d’ivoire, du rhinocéros ou du pangolin. Ce bois précieux utilisé pour fabriquer des meubles de luxe est devenu populaire ces dernières années à cause du boom de la classe moyenne chinoise. C’est en Asie du Sud-est que la Chine se fournissait (avec ce bois). Mais sous la forte demande chinoise, l’espèce a presque disparu dans cette zone géographique. Les pays ont donc durci les lois de protection. La Chine a dû trouver d’autres marchés en Afrique de l’Ouest.

Dans ce tweet posté par un magasin de meubles de Singapour, des exemples de meubles de luxe à partir du bois de rose.

En 2015, Interpol a saisi l’équivalent de 216 millions de dollars en bois de vène (230 millions d’euros, soit 15 milliards de francs CFA) récoltés illégalement dans neuf pays d’Afrique de l’Ouest dont le Bénin, la Côte d’Ivoire et le Mali. Ce dernier a interdit en 2018 l’exportation du bois à moins qu’il ne soit transformé.

Des permis d'exportations illégaux ?

Mais selon les chiffres de l'ONG Forest Trends, entre 2017 et 2019, la Chine a importé du Mali plus de 155 000 m3 de bois de vène d’une valeur de 125 millions de dollars (plus de 114 millions d’euros, soit environ 75 milliards de Francs CFA). Un business très lucratif pour la Général Industrie du bois (GIB), ancienne entreprise étatique qui bénéficie exclusivement de permis d’exportation délivrés par la Direction nationale des eaux et forêts.

Nous avons pu consulter deux permis octroyés en janvier 2017 et janvier 2019. Sur le premier, la Direction des eaux et forêts autorise l’entreprise à exporter 87 m3 de bois de vène "sciés" pour le compte d’une société chinoise. Et le second autorise l’exportation de 513 m3 de "bois usinés" pour le compte d’une autre entreprise chinoise.
 
 
 
Pour un ancien cadre de la Direction des eaux et forêts, ces permis ne sont pas conformes aux textes :
 
Ces permis délivrés sont illégaux. D’abord, le bois scié ou usiné n’est pas du bois transformé. Ce sont des termes vagues. C’est une manière de contourner la loi et faire croire que le bois a été travaillé.

Dans la Convention Cites, le bois, avant qu’il n’aille sur le marché à l’international, doit être obtenu en conformité aux textes. Il faut que la zone d’exploitation dont il est issu face l’objet de plans d’aménagement et que les quotas soient connus. il faut aussi qu’il y ait une étude d’impact environnemental.

Tout cela doit être authentifié par un certificat d’origine délivré par les services des eaux et fôrets sur le terrain et dont les références doivent être mentionnées sur les permis d’exportation pour une traçabilité.

Mais ces références ne figurent pas sur les permis délivrés. Ce n’est normalement pas légal.

"Le bois que vend notre société est transformé"

Des arguments que balaie du revers de la main Aboubacrine Sidick Cissé, directeur de la Général Industie du Bois. Il affirme avoir acquis les ressources qu’il exporte légalement.
 
Tant que le bois est légalement acquis, tu peux le vendre partout dans le monde même à Washington. Et je suis en règle vis-à-vis de la loi. Mes partenaires sont en Chine. Donc j’ai le droit d’exporter en Chine.

Nous n’exportons pas du bois brut contrairement à ce que disent certaines personnes. Le bois que vend notre société est transformé. C’est ce que la loi autorise. Les bois abattus sont coupés en rondelles. Mais dès lors qu’ils sont équarris sur les quatre côtés, c’est déjà de la transformation.

Comment peut-on dire que le bois scié ou usiné n’est pas du bois transformé ? On n’a même pas besoin d’être technicien pour le savoir.

Le directeur de la GIB affirme aussi que les exploitants avec lesquels il travaille disposent d’une cinquantaine de plans d’aménagement en grande partie dans la région de Kayes, l’une des régions les plus boisées du pays. Il ne nous a cependant pas répondu sur la question concernant la quantité totale de bois exportée annuellement par son entreprise.

Quant à Bouraima Camara et Mamadou Gakou, les deux directeurs des eaux et forêts qui ont signé les permis d'exportation en 2017 et 2019, ils n’ont pas souhaité répondre à nos questions sur la légalité des actes administratifs.

Nous avons aussi essayé de contacter la direction des Eaux et forêts sans succès. Nous publierons leurs réponses dès que nous les aurons reçues.

Des lois peu claires

Si le Cites distingue le bois scié du bois transformé dans son glossaire, le décret de 2018 réglémentant l’exploitation des produits forestiers et leur commercialisation au Mali ne fixe pas le dégré de transformation du bois qui doit être exporté. Le code forestier malien ne tranche pas non plus. Ce qui laisse libre champ aux interpretations selon les acteurs.

Peut-on donc considérer le bois équarri comme étant du bois transformé ? Nous avons montré des vidéos et des photos des bois que la GIB destine à l’exportation à un expert judiciaire spécialiste du commerce international :
 
Sur les photos et les vidéos, ce sont des bois qui sont simplement équarris. Ce ne sont pas des bois transformés. Ce sont des bois qui ont eu un petit coup de tronçonneuse sur les côtés. Mais ils ne sont pas passés en industrie pour faire des planches, pour faire les premières transformations. La limite entre le bois brut et le bois équarri n’est pas très disctincte. C’est juste un petit coup de nettoyage à la tronçonneuse pour avoir des bois qui ne sont pas forcément ronds et qui sont plus faciles à mettre dans des conteneurs.​​​​

"L’exploitation du bois de vène a un impact conséquent sur l’ensemble de l’écosystème"

​​​​Pour Naomi Basik Treanor, de l’ONG Forest Trends, les lois sont peu claires dans de nombreux pays. Ce qui permet de les contourner facilement.
 
C’est un problème mondial dans de nombreux pays. Il est courant d’avoir un manque de clarté dans la législation. Les définitions des produits forestiers interdits à l’exportation sont vagues. C’est souvent lié à des dispositifs et mesures contradictoires au sein d’un même arsenal juridique. Il y a un manque de connaissances et de coordination entre les ministères et les douanes. À cela s’ajoute l’instabilité politique de certains États qui favorise le trafic.

L’exploitation de cette ressource a un impact conséquent sur l’approvisionnement en eau des communautés locales. L’ensemble de l’écosystème est impacté, ce qui favorise le rechauffement climatique, d’autant plus que les bois de vène sont de grands et vieux arbres qui captent beaucoup de C02.

Une photo prise en 2019 par un huissier mandaté par Bailloh Bah, un élu local dans la commune de Sagalo dans la région de Kayes, montre les ravages de l'exploitation du bois de vène.
 
Bailloh Bah, un élu local de la commune de Sagalo, dans la région de Kayes, lutte depuis plusieurs années contre l’exploitation du bois de vène dans sa commune. Il explique les conséquences de la surexploitation de cette ressource dans sa localité :
 
C'est une lutte très difficile. Dans ma commune, je suis seul contre beaucoup de monde. Ici, il n’y a presque plus de forêts. J’ai tout fait mais impossible.

Le Mali est un pays désertique, pourtant on permet aux gens de ravager le peu de forêts qu’il y a. C’est vraiment pitoyable. Ce sont des arbres qui ont plus de 300 ans qui sont coupés du jour au lendemain. Et les conséquences sont très lourdes. Cela nous empêche d’avoir la pluie. Comment les animaux vont-ils vivre comment après tout cela ?

Article écrit par Hermann Boko