Observateurs

Mercredi 5 février, les manifestations anti-gouvernement en Irak ont une nouvelle fois dégénéré en violences meurtrières dans la ville chiite de Najaf, dans le sud du pays, où 23 personnes ont trouvé la mort. Au banc des accusés, une milice qui collabore avec le gouvernement : les “Casquettes bleues”, des partisans du mouvement sadriste conservateur, qui usent depuis plusieurs semaines d’une violence extrême contre les protestataires dans les grandes villes chiites irakiennes.

Les affrontements à Najaf entre manifestants anti et pro Moqtada Sadr, le leader du parti conservateur chiite Mouvement Sadriste, ont également fait plus de 182 blessés, selon le Centre irakien de documentation des crimes de guerre. La province de Najaf n’avait pas donné de bilan au soir du 7 février.

Les manifestants anti-pouvoir protestent depuis le 1er février contre la désignation de Mohamed Taoufiq Allaoui comme Premier ministre, lequel est soutenu par le leader sadriste. Les partisans de Sadr, appelés les “Casquettes bleues” du fait de leur couvre-chef s’en sont pris, notamment depuis le début du mois, aux nombreux sit-ins et manifestations tenus dans les principales villes irakiennes.

Les Casquettes bleues portaient jusqu’en octobre 2019 le nom de Saraya Al-Salam (Brigades de la paix), organisme religieux armé fondé par Moqtada S
adr en 2014. Censés protéger les manifestants au début du mouvement de contestation en octobre 2019, ses partisans répriment les nombreuses manifestations et sit-ins anti-gouvernement depuis le 2 février 2020. Un revirement qui fait suite à des déclarations de Moqtada al Sadr qui a appelé, au lendemain de la désignation du Premier ministre- à "rouvrir les routes bloquées [par les manifestants] "et à "punir tous ceux qui entravent le retour au quotidien et au travail."


Les "Casquettes bleues" sont devenues une vraie milice armée, relatent nos Observateurs, qui n’hésite pas à utiliser des armes blanches et des armes à feu pour disperser brutalement les mouvements de contestation.

“Les Casquettes bleues essaient de se réapproprier les sites de mobilisation par la violence”


Ahmad Khalil est journaliste à Najaf. Il suit la contestation populaire depuis son commencement, en octobre 2019 et était sur place jeudi 5 février. Pour lui, l’objectif des "Casquettes bleues" est d’imposer leur contrôle sur les sites de contestations dans les villes du sud, à très forte population chiite et qui concentrent les principales manifestations en dehors de la capitale Bagdad.
 

Ce qui s’est passé le soir du mercredi 5 février est une horrible attaque sanglante sur des civils non-armés. Entre 16h30 et 17h, des partisans de Sadr venus du quartier Al Ghadir, au nord de la ville, ont tenté d’infiltrer le groupe des protestataires qui tiennent un sit-in sur la place Sadrayn, près du siège du Conseil provincial. Ils voulaient à tout prix être à l’intérieur des tentes et au contact des jeunes sur le site.

Des internautes rapportent que les “Casquettes bleues” prétextaient apporter leur protection au sit-in, d’une part, et qu’elles accusaient d’autre part les manifestants de consommer de l’alcool dans les tentes dressées autour de la place.


 

Les jeunes refusaient de les laisser intégrer le sit-in, voyant qu’ils avaient des bâtons et connaissant la réputation des “Casquettes”. Puis, de plus en plus de voix se sont élevées contre leur présence, leur demandant de quitter définitivement la place. De débats vifs aux agressions, la situation a dégénéré très rapidement, surtout après les premiers cocktails Molotov jetés par la milice sur les tentes, qui ont fait que le feu s’est répandu très vite sur la place. En parallèle, des bombes lacrymogènes pleuvaient de derrière les tentes enflammées, et on entendait les tirs de balles de très près, qui provenaient aussi de membres de la milice.


Bien qu’elles ne soient pas des forces gouvernementales et qu’elles n’aient pas le droit officiellement de porter les armes, Omar Farhan du Centre irakien de documentation des crimes de guerre, affirme à notre rédaction que les "Casquettes bleues" utilisent des bombes anti-émeutes, en visant les points vitaux des manifestants, des Kalachnikov, des armes blanches et des bâtons.

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Sur les images que les manifestants ont postées sur Twitter, Snapchat ou Instagram, on voit les flammes et le gaz étouffant engendrer une situation impossible à maîtriser. Les manifestants tentent de riposter en relançant les bombes et en se protégeant avec des boucliers improvisés faits à partir de couvercles de poubelles. “Ce carnage a duré trois heures”, affirme Ahmad Khalil.


De leur côté, les forces de l’ordre “officielles”, c’est-à-dire la police, l’armée ou les gendarmes, ont encerclé la place sans pour autant intervenir, souligne Ahmad Khalil. 

"Casquettes bleues" : de la protection civile à une milice sadriste armée
 
Najaf n’est pas la seule ville où les protestataires sont attaqués par les "Casquettes bleues". À Kerbala, où la protestation est vive depuis octobre, comme à Basra et Nassiriya, ces milices étendent de plus en plus leur “territoire” dans les lieux où les manifestants se mobilisent en continu depuis début octobre.

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Jeudi 6 février au matin, quelques heures après le massacre à Najaf, des miliciens occupaient déjà la place Sadrayn. Des internautes ont filmé leur présence avec voitures, bâtons et armes automatiques.


L’Irak connaît un vaste mouvement de protestation depuis début octobre 2019 contre les partis politiques qui composent l’assemblée nationale irakienne et le gouvernement. Malgré un consensus qui a conduit à désigner un nouveau chef de gouvernement, la protestation continue en 2020. Depuis octobre, plusieurs villes ont été la scène de répression brutale des forces de l’ordre, faisant jusque-là plus de 500 morts selon la Mission d’assistance des Nations unies en Irak (UNAMI).

Article écrit par Fatma Ben Hamad.