Alors que l’épidémie de coronavirus ne cesse de s’étendre, certains Chinois bravent la censure du gouvernement. Fangbin en fait partie. Cet habitant de Wuhan, qui se considère comme un "citoyen-journaliste", partage sur les réseaux sociaux les images des hôpitaux surchargés. Des images que les autorités chinoises ne diffusent que de façon très sporadique. Fangbin dénonce la censure des médias chinois.

Fangbin est né à Wuhan, où il tient un magasin de vêtements. Depuis début février, il arpente les hôpitaux de la ville en quarantaine et filme les corps et les malades. Il poste ensuite les vidéos sur sa chaîne YouTube.

Le 1er février, Fangbin se rend à l’hôpital public No.5 de Wuhan. En cinq minutes, il filme huit cadavres. La vidéo est vue plus de 1 million de fois sur Twitter. La blogueuse Jennifer Zeng a relayé plusieurs de ses vidéos qu’elle a sous-titrées.


Dans cette vidéo, alors qu’il filme l’intérieur de l’hôpital, Fangbin se rapproche d’un homme qui pleure devant un lit : "C’est mon père. Il ne respire plus, c’est fini." Autour d’eux, des médecins en tenue complète de protection.

Le même jour, Fangbin se rend à l’hôpital de Xiehe, l’un des plus grands de Wuhan. Impossible d’y entrer : "L’hôpital est bloqué, on ne peut pas y entrer. On ne nous l’avait pas dit. Je suis venu ici le 21 janvier, avant la mise en quarantaine de la ville. Il y avait déjà beaucoup de gens fiévreux."


Le même jour, le 1er février, Fangbin se rend dans un autre hôpital de Wuhan. Il filme l'ambulance d’une des sociétés funéraires de la ville. À l’intérieur, trois corps. Fangbin engage alors un échange avec un homme qui se trouve à côté du camion de la société funéraire et affirme : "Rien qu’ici il y a trois morts, imaginez combien de morts il y a tous les jours !" Fangbin entre ensuite dans l’hôpital, où de nombreuses personnes patientent en salle d’attente.

Fangbin créé alors un groupe WeChat (équivalent chinois de WhatsApp) qu’il intitule : "Le peuple se sauve lui-même".

"Les télés ne montrent pas ce qui se passe dans les hôpitaux, alors je me suis dit que j’irai filmer"

Interrogé par la rédaction des Observateurs de France 24, Fangbin explique que le silence des médias chinois l’a poussé à faire ces vidéos :

Quand la ville a été mise en quarantaine, je me suis rendu compte que quelque chose clochait. Quand je suis allé à l’hôpital, c’était bondé. J’ai alors compris que Wuhan était le centre de l’épidémie, et que les hôpitaux étaient le cœur de ce centre. C’est l’endroit où les chaînes de la télévision nationale, de la télévision du Hubei et de la télévision de Wuhan devraient se déplacer pour interviewer des gens. Mais personne n’y est allé. Je me suis dit que s’ils ne voulaient pas y aller, alors j’irai filmer ce qui s’y passe.

 

Mais filmer les hôpitaux et relayer des informations non-officielles sur le coronavirus est interdit en Chine. Le gouvernement et les médias contrôlent de près les images qui sont diffusées ; celles-ci montrent rarement les médecins débordés et les morts, mais plutôt des patients guéris, ou la vitesse de construction des nouveaux hôpitaux.

Le soir du 1er février, jour où il poste les vidéos, Fangbin est arrêté par la police qui entre chez lui sous prétexte de vouloir prendre sa température. Dans une vidéo qu'il poste le 4 février sur Youtube, on aperçoit à travers sa porte des officiers en combinaison de protection. 



Fangbin est emmené au poste de police et interrogé. Inquiets de sa disparition, les internautes appellent alors à l’aide sur les réseaux sociaux. Une vidéo de soutien intitulée "Fangbin a été arrêté ! SOS "est postée sur YouTube, où elle est vue plus de 300 000 fois.

"Montrez votre soutien à Fangbin de Wuhan, vite" peut-on lire dans la vidéo de soutien au Youtubeur chinois


"Ils m’ont dit : tu risques ta vie à aller dans des endroits comme ça ! "

Vers une heure du matin, la police relâche Fangbin, qui écope d’un simple avertissement. Après trois heures de vélo pour revenir chez lui, il publie deux vidéos dans lesquelles il remercie les internautes pour leur soutien "J’ai roulé depuis Sixin (le poste de police où il a été emmené) d’une heure à quatre heures du matin. J’ai reçu des milliers de messages de soutien. Merci à tous. La justice est dans le cœur des gens. "Pour Fangbin, c’est la mobilisation des internautes qui a provoqué sa libération.

Fangbin raconte également son interrogatoire (à partir de 0.44) : "Quand ils m’ont arrêté, ils m’ont dit : tu risques ta vie à aller dans des endroits comme ça ! ". Selon lui, les policiers l’accusent d’être payé par des forces étrangères antichinoises.


Quelques jours plus tard, le soir du 4 février, des personnes sonnent à nouveau chez Fangbin, à deux reprises. D’abord, une dame se réclamant du gouvernement local lui affirme qu’elle vient lui apporter à manger. Fangbin se méfie et filme la scène. "Hier la police a appelé à 11 heures du matin. Je n’ai pas répondu. Aujourd’hui une femme vient soi-disant m’apporter à manger. Ils veulent me mettre en quarantaine. ", explique-t-il dans une nouvelle vidéo. Juste après, des officiers de police sonnent à sa porte et lui demandent d’ouvrir. Fangbin refuse "dès que je vous ouvrirai la porte, vous allez m’arrêter et m’emprisonner. Allez chercher un mandat de police ! ".

Fangbin poste alors une nouvelle vidéo en racontant l’arrivée de la police. Il interpelle même les autorités ;

Maintenant tout le monde a vu mes actions. Allez faire un rapport au gouvernement, dites-leur de reconnaître que ce que je fais est bien !

Le 4 février, Fangbin poste une nouvelle vidéo à destination des internautes : "ne vous inquiétez pas pour moi. La tyrannie est l’ennemie du peuple."


Depuis le 4 février, Fangbin a posté plusieurs nouvelles vidéos sur sa chaîne YouTube.

Selon l’association de défense des droits de l’Homme Chinese Human Rights Defenders (les défenseurs des droits de l’Homme chinois), 325 citoyens auraient été "punis "par le gouvernement chinois pour avoir "diffusé des rumeurs" sur les réseaux sociaux : certains ont été menacés chez eux, d’autres arrêtés puis relâchés, d’autres encore sont en prison.

Article écrit par Marie Genries


CORRECTION (07/02/2020)
 : Fangbin a été arrêté et emmené au poste le 1er février au soir par des officiers en combinaisons de protection complètes. Il a été libéré à 1h du matin le 2 février. Le 4 février, la police est revenue chez lui à deux reprises mais ne l’a pas arrêté. La première version de cet article mis en ligne le 6 février indiquait une date erronée de son arrestation.