Depuis le mois de décembre, plusieurs établissements scolaires de Guadeloupe n'accueillent plus d'élèves : leurs portes sont fermées, parfois cadenassées. Les enseignants, nombreux à participer à ce mouvement de contestation, diversifient leurs actions pour faire entendre des revendications, qui vont de la réforme des retraites aux difficultés de l'école propres à ce département français d'Outre-mer.

De nombreux établissements scolaires tournent au ralenti. Chaque matin depuis le début du mois de décembre, les entrées des écoles, collèges et lycées se retrouvent obstruées par des poses de cadenas ou des chaînes sur les grilles, comme en témoignent plusieurs images publiées en ligne.

Le 29 janvier, le syndicat FSU, fédération majoritaire dans l'Éducation nationale, comptabilisait ainsi plus "90 % d'établissements bloqués dans le premier et le second degré tout au long du mois de janvier”. En Martinique, l'île voisine, les tensions sont également fortes et de nombreux blocages sont organisés. Jeudi 23 janvier, 100 % des collèges et lycées étaient fermés, selon le Syndicat national des enseignements de second degré (Snes). 

En Guadeloupe, ces blocages, souvent organisés par le personnel éducatif, ont pour certains commencé dès le 5 décembre, date du début du mouvement de contestation sociale en France contre la réforme des retraites. Ils se sont intensifiés à partir du 17 décembre dans les collèges et lycées, et depuis la rentrée de janvier dans les écoles.


Pendant ce temps, faute de faire classe, les enseignants mobilisés tentent d'interpeller sur leurs conditions de travail. Sur les réseaux sociaux, plusieurs photos et vidéos les montrent en train de manifester à vélo, de jeter des cartables et des manuels, ou encore de distribuer des gâteaux en pleine rue.




Leur première revendication est commune aux enseignants partout en France : ils dénoncent la baisse des pensions qu'entraînera le nouveau système de retraite.

"Un mouvement de cette ampleur dans un autre département aurait suscité plus d’intérêt"

Mais pour Emmanuel Roublot, professeur d’éducation physique et sportive et secrétaire académique du Snep-FSU Guadeloupe, la forte mobilisation et le blocage d’établissements s’expliquent également par une série de problématiques liées spécifiquement à l’éducation en Guadeloupe :
 
Les blocages sont décidés par les syndicats ou par le biais d’assemblée générale d’enseignants au sein d’un établissement. Ce mouvement a été initié par la mobilisation autour de la réforme des retraites. En plus du retrait de cette réforme, le FSU demande notamment l’intégration de la vie chère dans le calcul des pensions [selon l'Insee, le coût de l'alimentaire est 33 % plus élevé qu'en métropole. En 2009, une grande grève générale contre la vie chère avait paralysé la Guadeloupe pendant 44 jours, NDLR]. 

Si la mobilisation est aussi forte ici, c’est d’abord parce qu’elle se double d’une exaspération liée aux conditions de travail et un problème de moyens. On nous a ainsi annoncé la suppression de 72 postes au sein de l’académie à la rentrée prochaine, en raison de la baisse démographique. Or, nous faisons face à beaucoup de difficultés sociales et les classes sont déjà nombreuses : nous avons besoin de ces postes.

Nous avons aussi d’autres revendications liées à l’état du bâti scolaire qui ne répond pas aux normes parasismiques, alors même que la Guadeloupe se trouve sur une zone sismique. Ce sont aussi des bâtiments vétustes, difficiles à nettoyer, qui entraînent des problèmes sanitaires, notamment la présence de rats [des actions de dératisation sont toutefois régulièrement menées dans les écoles, NDLR]. 

Et puis, il y a le problème de l’eau. Avec les coupures qui ont lieu régulièrement sur l’île, nous nous trouvons parfois sans eau dans les écoles : par mesure de sécurité, les établissements doivent alors fermer

Mais pour le moment, nous avons l’impression de ne pas être entendus. Plus on est loin de la métropole, moins ça fait débat. Je suis sûr qu’un mouvement de cette ampleur dans un autre département, avec près de 90 % d’établissements bloqués, aurait suscité plus d’intérêt. Nous souhaitons que le ministre fasse un déplacement ici. 

>> Lire sur Les Observateurs : Coupures, fuites, pollution : en Guadeloupe, la galère quotidienne de l’eau 
 

En outre, plusieurs organisations syndicales dénoncent les conditions d'organisations des nouvelles épreuves de contrôle continu (E3C) pour le baccalauréat. Au niveau national, vendredi 17 janvier, douze syndicats enseignants avaient demandé au ministère de renoncer à ces épreuves prévues à partir du 20 janvier. Partout en France cette semaine, des blocages d’établissements par les élèves et des tensions les lycées ont été signalés


Au niveau de la Guadeloupe, Manick Siar Titeca, psychologue de l’éducation et membre du syndicat Unsa Éducation confirme que les conditions ne sont pas réunies pour les E3C :
 
Dans certains lycées, les élèves n’ont toujours pas reçu les nouveaux manuels correspondant à ce programme. Pour le moment, seuls deux établissements ont commencé les E3C. Les autres établissements sont complètement bloqués. Certains lycéens ont rejoint le mouvement et appellent à ne pas rentrer dans les établissements, pour exiger un report de ces épreuves.
 
Contactée par la rédaction des Observateurs de France 24, une lycéenne dont l’établissement est bloqué depuis une semaine a indiqué que les élèves tentaient de s’organiser entre eux pour "ne pas prendre trop de retard". 

Mercredi 29 janvier, pour son 52e jour de mobilisation, la FSU a bloqué l'accès au siège rectorat aux Abymes. La veille, après une rencontre avec plusieurs organisations syndicales, le recteur d’académie, Mostafa Fourar, en avait appelé à "la responsabilité de chacun pour lever les blocages". "Quand on bloque les établissements scolaires, on renforce les difficultés scolaires. Trois semaines, ce n'est pas négligeable, c'est difficilement rattrapable", avait-il également indiqué sur Radio Caraïbes International

"Il y a des questions qui demandent des réflexions profondes sur l'état de l'école en Guadeloupe"

Pour échanger sur ces blocages, la Fédération Autonome des Parents d'élèves de Guadeloupe (FAPEG) a organisé mercredi une rencontre entre les parents et les enseignants. Michel Gédéon, président de la fédération, demande à ce qu'une solution soit trouvée pour permettre aux élèves de reprendre le chemin de l'école : 
 
Il y a des questions qui demandent des réflexions profondes sur l'état de l'école en Guadeloupe, comme le fait que nos enfants soient en insécurité dans des bâtiments qui ne sont pas aux normes parasismiques et qui sont vétustes, jouxtant parfois des décharges [voir vidéo ci-dessous, envoyée par des parents d'élèves à notre rédaction , NDLR].


Par ailleurs, le transport scolaire n'est pas du tout adapté et il manque de restaurants scolaires. Nous voulons faire entendre la voix des parents sur ces sujets. Mais notre souhait maintenant, c'est que les enfants puissent regagner l'école.


Dans un communiqué diffusé mercredi sur Radio Caraïbes International, les parents d'élèves de la FAPEG ont regretté que le rectorat ne prenne pas "la mesure du mécontentement" des enseignants et "tarde à ouvrir des négociations pour répondre aux revendications formulées". Ils demandent à être reçus en urgence par le recteur et les responsables politiques de Guadeloupe pour aborder les problèmes de l'école sur le territoire et permettre à leurs enfants de retrouver une "scolarité normale".