Au Gabon, des rumeurs d’enfants enlevés aux abords d’établissements scolaires à Libreville, dans le but de commettre des crimes rituels, ont circulé sur les réseaux sociaux et de bouche à oreille pendant tout le mois de janvier. Prises très au sérieux par certains, elles ont créé une "psychose" et donné lieu à des vindictes populaires qui ont fait deux morts.

À Libreville, le calme est revenu dans les rues. Mais écoles, collèges et lycées sont restés fermés depuis lundi 27 janvier. Les cours ont été suspendus à la demande de la Convention nationale des syndicats du secteur de l’éducation (Conasysed) et de la Fédération nationale des associations des parents d’élèves du Gabon (Fenapeg) en raison de rumeurs persistantes sur les réseaux sociaux faisant état de vagues d’enlèvement d’enfants.

À l’origine de la propagation de ces rumeurs d'enlèvements d'enfants, la disparition, le 12 janvier d'un garçon de 3 ans prénommé Rinaldi dans la ville de Bitam au nord du pays. C’est le seul cas de disparition enregistré à ce jour par les services judiciaires. Une enquête a été ouverte et est actuellement en cours, a affirmé Jessye Ella Ekogha, le porte-parole de la présidence vendredi 24 janvier, avant d’appeler les populations à "ne pas céder à la psychose."

Car ces rumeurs ont pris une tournure dramatique dans l’après-midi du vendredi 24 janvier, avec le décès de deux hommes accusés d’être des kidnappeurs, lapidés à mort selon un rapport officiel. La veille dans plusieurs quartiers de Libreville comme Kinguele, les populations avaient installé des barricades pour procéder à des fouilles de véhicules à la recherche d’éventuels enfants kidnappés. Au niveau du quartier PK7, des axes routiers avaient été bloqués et des pneus brûlés.

Sur Facebook, plusieurs vidéos faisant mention d’arrestations de supposés kidnappeurs dans le quartier Nzeng Ayong ou montrant des scènes de panique des élèves du collège de Sibang ont été abondamment partagées.



L’une d’entre elles montre le lynchage par une foule déchaînée de l’un des deux hommes, soupçonné d’avoir tenté de kidnapper un enfant dans le quartier "Venez-voir", dans le troisième arrondissement de Libreville. Il s’agit de Gervais Patrick Eyeghe, un agent de la Direction générale de la consommation et de la concurrence. Une entité du ministère de l’Économie et des finances qui lui a rendu hommage sur sa page Facebook.


Gervais Patrick Eyeghe, un agent du ministère de l'Économie et des Finances du Gabon a été lynché après avoir été soupçonné d'avoir kidnappé un enfant. Capture d'écran d'une vidéo publiée sur Facebook. 

Dans une vidéo diffusée par la page Facebook du média Voxpopuli, Steve Mefaghe, le beau-fils de la victime – qui n’était pas sur place au moment du drame – affirme que ce dernier allait chercher sa fille à l’école mère Jean-Gabriel de Bellevue, quand il a été arrêté non loin du Lycée Georges-Mabignath par des individus voulant procéder à des fouilles de son véhicule. Il aurait été pris à partie ensuite par une foule qui l’accusait d’avoir volé un enfant. Il a succombé à ses blessures samedi au Centre Hospitalier et Universitaire de Libreville.


"Chaque jour depuis plus de deux ans, tonton Patrick prend ma fille tous les matins au plus tard à 6 heures et la récupère tous les soirs au plus tard à 16 heures. Le trajet qu’il a emprunté le jour de son agression, il l’empruntait quotidiennement", affirme Steve Mefaghe.

Un élève du Lycée Georges-Mabignath que nous avons réussi à joindre et qui a requis l’anonymat confirme qu’il y avait eu un attroupement devant l’établissement scolaire vendredi. Il était sur place :

C’était entre 15 heures et 16 heures. Dans la rue, il y avait une dame qui se plaignait de n’avoir pas vu ses enfants. Elle pleurait, j’ai vu cette dame. Il y a eu un attroupement. C’est de là que des gens ont commencé à fouiller les voitures qui passaient. Mais ils n’ont pas trouvé d’enfants. Mon lycée est fermé depuis lundi à cause de la psychose.

Nous n’avons pas pu établir précisément les circonstances du décès du deuxième homme.
 
Aucun dépôt de plainte relatif à une enlèvement

Ce n’est pas la première fois que les rumeurs d’enlèvements d’enfant pour des crimes rituels créent ce type de frayeur au Gabon. Selon l’AFP, la découverte de plusieurs corps mutilés en 2012 et 2013, avait provoqué la colère populaire.


 

"Les gens n’ont plus du tout confiance en la justice"

Pour Geoffroy Libéka, président de l’ONG Educaf, c’est le manque de justice qui cause les vindictes populaires.

Les gens n’ont plus du tout confiance en la justice, et se font justice eux-mêmes. La première dame, il y a plusieurs années était en avant-garde d’une marche contre les crimes rituels et les enlèvements. Cela sous-entend que le phénomène existe et est réel. Il est peut-être amplifié par les réseaux sociaux, mais c’est une réalité. Malheureusement, aux premiers soupçons, des innocents sont tués. 

Cependant les auteurs de vindicte populaire doivent être sévèrement réprimés. Ce n’est pas parce qu’on estime qu’il n’y a pas de justice qu’il faut se conduire en hors la loi. Les personnes se plaignent sur les réseaux sociaux, mais ne formule aucune plainte auprès des autorités. Il faut que les gens saisissent la justice.

Des rumeurs d'enlèvements d'enfants récurrentes en Afrique

Début 2019, un homme a été condamné à perpétuité et son complice à douze ans de prison, pour un meurtre d’enfant en 2012, suivi de la mutilation du cadavre. Les deux criminels avaient reconnu avoir passé un contrat pour "fourniture d'organes humains".

En mars 2018, au Sénégal, une vague d’enlèvements et de meurtres avait aussi créé la psychose au sein des populations. Les autorités avaient alors fait état de trois meurtres et cinq tentatives de kidnapping. En janvier 2015, une série d’enlèvements d’une vingtaine d’enfants en trois mois avait aussi inquiété les autorités en Côte d’Ivoire.

Au Gabon, pour l’heure, les cours dans les établissements scolaires n'ont pas repris. Mardi, Patrick Mouguiama Daouda, le ministre de l'Éducation nationale a rencontré les différents syndicats du secteur de l’éducation pour une sortie de crise. Mais ces derniers exigent une garantie de sécurité aux abords des collèges et lycées.

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, Louis Patrick Mombo, président de la Conasysed affirme :

“Nous n’arrivons pas à nous accorder sur une date de reprise. Nous condamnons ces cas d’enlèvements, vrais ou supposés. Mais ce que nous attendons du gouvernement, c’est qu’il y ait plus de garanties de sécurité à l’intérieur, comme aux abords des établissements. Il y a beaucoup d’inquiétudes.”
 

Article écrit par Hermann Boko