Sur YouTube et Instagram, des influenceuses espagnoles conseillent à leurs abonnés des médicaments. Un problème de santé publique pour les pharmaciens, qui dénoncent ces pratiques sur Twitter. Le ministère de la Santé espagnol travaille depuis janvier avec Google pour tenter d’enrayer cette tendance et de supprimer ces contenus.

Le 11 janvier, une association de pharmaciens espagnols tweetait : "Aucun influenceur n’est expert en médicaments : TON PHARMACIEN, SI", suivi du slogan "Les médicaments NE SONT PAS une mode."

"Compte tenu de la tendance croissante des influenceurs qui recommandent des médicaments dans leurs profils, nous voulons informer la population que le SEUL expert en médicaments est le pharmacien", écrit l'association sur son compte Twitter avant de rappeler "les médicaments ne SONT PAS une mode".

Ce tweet répond à un phénomène largement répandu en Espagne : dans des vidéos postées sur YouTube et Instagram, des influenceuses, souvent avec plusieurs milliers d’abonnés, recommandent des médicaments pour soigner des problèmes de peaux, l’acné, ou pour mieux dormir.

Dans les pharmacies, les gens viennent demander des médicaments parce qu'ils ont vu les influenceuses les prendre

Guillermo Martin Melgar, qui tweete sous le pseudo "La Pharmacie enragée" (Farmacia enfurecida) est le premier à avoir donné l’alerte. En septembre 2019, ce pharmacien hyper actif sur les réseaux sociaux épingle dans un thread sur Twitter les influenceuses et bloggeuses qui recommandent la consommation de médicaments.

"Je vais faire un fil conducteur rassemblant tous les influenceurs et blogueurs qui promeuvent la consommation de médicaments", annonce Guillermo Martin Melgar au début de ce thread Twitter, dans lequel il reprend des captures d'écrans et vidéos d'influenceuses.
 

Des médicaments censés être prescrits

Parmi elles, Jenn Muchelas, influenceuse aux 249 000 abonnés sur Instagram, devenue célèbre grâce à ses photos de plage et de vêtements. Dans cet extrait d’une story Instagram relayée par Guillermo Martin Melgar en septembre, Jenn Muchelas recommande de prendre de l'aciclovir pour les soins des lèvres.

Dans une autre vidéo, la blogueuse mode et beauté Maria Soriano, 281 000 abonnés sur Instagram, filme une de ses amies qui brandit une lingette d’Eridosis et déclare : "J’ai de l’Eridosis dans mon sac au cas où Marta aurait un bouton". L’Eridosis est un traitement très apprécié des blogueuses pour se débarrasser de l’acné. Pris en lingette, il ne ressemble pas à un médicament et peut passer pour un cosmétique.

Problème, ces produits ne doivent pas être pris sans prescription. L’aciclovir est un antiviral puissant et l’Eridosis un antibiotique, à prendre donc sur les conseils d’un médecin. Et leur promotion est interdite par la loi espagnole.

Guillermo Martin Melgar a décidé d’agir après avoir observé ces vidéos se multiplier.

J’ai commencé à voir plusieurs influenceuses de mode faire référence à des médicaments dans leurs stories Instagram. Elles recommandent ces médicaments sans avoir aucune idée de ce qu’ils contiennent. La plupart du temps, ils doivent être prescrits par un médecin ou conseillés par un pharmacien à un patient en particulier, pas à la population entière.

Dans les pharmacies, les gens viennent demander des médicaments parce qu’ils ont vu les influenceuses les prendre. Parfois, les pharmaciens ne sont pas très regardants et leur vendent ces produits. C’est dangereux, les clients peuvent y être allergiques ou avoir des effets secondaires.
 

"Le vrai influenceur, c’est le pharmacien. C’est un professionnel de santé, un expert de la médecine"

Le Conseil général des Collèges officiels des pharmaciens espagnols a tiré la sonnette d’alarme après avoir vu l’appel de Guillermo Martin Melgar. Il a saisi le ministère de la Santé pour alerter sur le danger de ces pratiques. Pour Ana López-Casero, porte-parole du CGCGF, conseiller des médicaments met la santé des gens en danger, surtout lorsqu'il s'agit d'antibiotiques : "C’est le contraire de ce qui doit être promu : une utilisation rationnelle et responsable des médicaments. On ne doit pas jouer avec la santé. Il faut dire aux gens sur les réseaux sociaux que s’ils ont un doute sur un médicament, le vrai influenceur est leur pharmacien. C’est un professionnel de santé, un expert de la médecine."

Dans cette vidéo datée de juin 2018, cette youtubeuse beauté recommande à ses abonnés (plus de 1 million) de mettre de l’aspirine sur sa peau toute la nuit pour combattre l’acné. "L’aspirine contient un ingrédient qui s'appelle acide acétylsalicylique qui est excellent pour combattre l'acné", affirme-t-elle. Or l'aspirine contient des ingrédients qui ne doivent pas être pris à trop forte dose, même sur la peau.

Ces influenceuses sont souvent payées par les marques pour promouvoir des produits, voyages, etc. Sur Instagram et YouTube, il est possible d’indiquer quand il s’agit d’un partenariat rémunéré, mais ces influenceuses ne le font pas toujours. Les influenceuses espagnoles qui recommandent les médicaments ont-elles un contrat avec les laboratoires ? Interrogé par la rédaction des Observateurs, le  laboratoire GSK, qui produit l’Aciclovir dément :

"GSK confirme que cette activité est totalement indépendante, conformément à la législation espagnole et aux politiques internes de GSK, qui interdit tout type d'accord contractuel avec les influenceurs, que le produit soit sur ordonnance ou en vente libre."

Après la plainte du CGCGF, le ministère de la Santé espagnol a décidé de commencer une collaboration avec Google afin d’éliminer ces contenus. Depuis, plusieurs vidéos ont été retirées de YouTube. Le ministère de la Santé espangol a affirmé au journal El Pais n’avoir reçu aucune plainte concernant Instagram. Pourtant, pour le pharmacien Guillermo Martin Melgar, Instagram est la plateforme qui pose le plus grand nombre de problèmes :

"La plupart des vidéos publiées sur Instagram sont des stories. Elles sont donc supprimées au bout de 24 h. C’est difficile de les retrouver. Et pour l’instant, rien n’est fait sur ce réseau social."

Selon une étude publiée par la Commission européenne en 2016, la moitié des Espagnols pensent que les antibiotiques sont utilisés pour guérir les coups de froid, le rhume et tuer les virus.

Article écrit par Marie Genries