À Al-Geneina, dans l’ouest du Darfour, un camp de déplacés internes de la tribu massalit a été brûlé par des assaillants d’un tribu arabe. En cause, une bagarre fin décembre qui a avivé des rivalités tribales vieilles de plusieurs décennies. Le bilan est très lourd : 45 personnes tuées et 65 blessées. Les déplacés ont été chassés et survivent tant bien que mal dans la ville de Al-Geneina, dans des conditions difficiles et sans perspective d’amélioration.

Le 30 décembre, des assaillants d’une tribu arabe ont attaqué le camp de déplacés internes de Krindek. Situé à 3 kilomètres à l’est d'Al-Geneina, la capitale du Darfour occidental dans l’ouest du Soudan, le camp Krindek a été en grande partie réduit en cendres, faisant déplacer plus de 8 100 familles vers la ville, dans des sites d’hébergement temporaires. D'autres auraient fui vers le Tchad voisin.

Photos prises au camp de Krindek après l'attaque de fin décembre.

Un conflit meurtrier a éclaté en 2003 au Darfour après que des tribus non-arabes, dont les Massalit, se sont rebellées contre le pouvoir central à Khartoum. Le régime de l’époque avait envoyé des milices paramilitaires réprimer violemment les populations rebelles. Depuis, les tensions entre ethnies arabes et non-arabes sont légion, même si ces dernières s’étaient quelque peu apaisées ces dix dernières années.

Le camp de Krindek accueille depuis le début du conflit en 2003 des déplacés internes originaires de l’ethnie des Massalit, qui ont dû quitter leurs terres pillées au début du conflit par des tribues se revendiquant arabes – dont font partie les milices paramilitaires.

"Le massacre aurait pu être évité si les forces de l'ordre avaient réagi"


Youssif Abdelrahman est un habitant de la ville de Geneina. Il accompagne des déplacés du camp de Krindek depuis le massacre dans leurs besoins nécessaire :
 
Le massacre a été causé indirectement par une bagarre entre deux jeunes qui sont étrangers au camp. Dimanche 29 décembre, au souk adjacent au camp, une bagarre éclate entre des jeunes réfugiés et deux jeunes hommes arabes, étrangers au camp, venus profiter du vidéo club ouvert à tout le monde. Un des deux jeunes arabes est poignardé, il meurt plus tard de ses blessures. C’est au lendemain de cet incident violent que la réelle violence a éclaté et ce, pendant trois jours successifs.

Le matin du 30 décembre, des membres de la tribu arabe, à bord de 4x4, ont envahis le camp de réfugiés de Krindek, armées de fusils, de bâtons et d’armes blanches. Ces miliciens ne se sont pas contentés d’attaquer et brûler le camp, mais s’en sont pris ensuite à d’autres camps de la région, tels que ceux de Baidha, de Habila ou de Mourné. Les assaillants ne se sont pas adressés aux réfugiés, ces derniers ne savaient même pas pourquoi on les attaquait.

Selon la Mission conjointe des Nations unies et de l'Union africaine au Darfour (Unamid), la raison de l’attaque remonte à une querelle tribale qui dure depuis des décennies, entre des tribus se considérant arabes et les Massalit, une ethnie originaire du sud du Soudan et du Tchad. De leur côté, les réfugiés massalits clament que les forces paramilitaires Janjawid (des miliciens du Darfour encouragés au début du conflit du Darfour en 2003 par les autorités soudanaises à terroriser les populations non-arabes de la région, NDLR) étaient parmi les assaillants.

Contacté, Ashraf Eissa, le porte-parole de l’Unamid, affirme qu’une enquête a été ouverte par les autorités soudanaises depuis le jour de l’attaque, indiquant qu’il est trop tôt pour désigner les coupables. "Toutefois, la bagarre aurait été maîtrisée si les autorités avaient réagi rapidement, connaissant les antécédents des tribus rivales au Darfour", précise-t-il à notre rédaction.
 
Une crise humanitaire et sanitaire

Plusieurs habitants de Geneina hébergent depuis des déplacés dans leurs maisons, leurs jardins ou leurs cours. Note Observateur Youssif, qui habite juste à côté de l’école de l’Imam Kazem transformée en site d’hébergement, en accueille lui-même quatre dans son petit logement en ville. Il poursuit :
 
Les réfugiés ont dû quitter leur camp pour se réfugier dans les structures d’hébergement en ville, essentiellement des écoles primaires. Les conditions de vie là-dedans sont difficilement supportables, ces structures n’ont pas été conçues comme durables, mais pour accueillir temporairement les réfugiés. Les gens s’entassent entre femmes enceintes, enfants et personnes malades dans des minuscules salles de classe de 4x6m, sans accès aux plus simples commodités comme des toilettes.

Vie quotidienne à Al-Geneina pour les déplacés masalits.

Depuis le 30 décembre, les réfugiés survivent surtout grâce aux efforts des habitants de Geneina qui essaient de fournir de la nourriture, des couvertures et le logement. Certains médecins bénévoles font des tournées de soins basiques en ville.

Rached Abdel Mokhtar est pharmacien bénévole au centre d’hébergement à l’école Salah Eddine Al Ayubi, à Geneina. Il déplore une crise humanitaire urgente qui stagne depuis bientôt un mois :
 
La situation sanitaire se dégrade et aucune amélioration ne se dessine dans les prochaines semaines. C’est surtout dû à l'encombrement dans les quelques salles de classes disponibles, lorsque les réfugiés ne dorment pas dehors. Les malades se mélangent à ceux qui ne le sont pas, avec les bêtes, ce qui favorise les transmissions. Ici, il y a plusieurs cas de paludisme, notamment des enfants. C’est très dur d’obtenir les médicaments nécessaires, surtout pour ces derniers. Nous essayons de fournir un minimum de service d’infirmerie mais manquons cruellement des moyens qu’ont les grandes ONG internationales.

Soins médicaux dans une école d'Al-Geneina.

Sur le terrain en effet, aucun organisme capable de traiter ces questions de santé n’est intervenu durant les trois jours de massacre.

"Lorsque la situation s’est gâtée, notre priorité a été de d’abord sécuriser les travailleurs humanitaires", explique Ashraf Eissa, le porte parole de l’Unamid. "Nous avons ensuite déplacé notre personnel ailleurs le temps que ça se calme, et déployé les 10 casques bleus que nous avons dans le secteur."

"Une opération humanitaire est actuellement en cours", indique Ashraf Eissa, "nous n’avons pas pu la lancer avant que le danger ne soit écarté. Nous dépendons largement des autorités soudanaises, qui ont entamé, une semaine après le massacre, une intervention avec le Croissant-Rouge soudanais".

Article rédigé par Fatma Ben Hamad.