Militante des droits humains et visage de la révolution de 2011, elle s’était fait connaître mondialement avec son blog "A Tunisian Girl". La célèbre activiste tunisienne Lina Ben Mhenni est décédée ce lundi à l’âge de 36 ans, des suites d’une longue maladie. Notre rédaction rend hommage à une Observatrice de longue date, qui n’a jamais cessé de s’engager pour son pays. 

La blogueuse et enseignante Lina Ben Mhenni souffrait depuis de nombreuses années d’une maladie chronique. Icône du soulèvement ayant permis la chute du régime Ben Ali en 2011, elle avait régulièrement collaboré avec la rédaction des Observateurs de France 24, portant à travers ses témoignages les réalités sociales de son pays.

En Tunisie, Lina Ben Mhenni, issue d’une famille de militants de gauche, n’a pas attendu le printemps arabe pour se faire connaître des internautes. En 2008, elle dénonçait déjà avec vigueur les violations des droits de l’Homme dans le bassin minier de Gafsa, où un important mouvement social avait été durement réprimé par les autorités. Le blog collectif "Pour Gafsa" auquel elle participait avait plusieurs fois été censuré

Un engagement politique avant la révolution

En juillet 2010, avant la contestation contre le régime Ben Ali, elle collabore pour la première fois avec la rédaction des Observateurs en dénonçant la pollution des plages de la banlieue sud de Tunis. 

Photo tirée de l'article "Les plages populaires de Tunis transformées en dépotoirs" (30/07/2010), écrit en collaboration avec Lina Ben Mhenni.
 
Sarra Grira, journaliste aux Observateurs de France 24 à cette époque, se souvient de cet article, révélateur de l’engagement de Lina Ben Mhenni :
 
Avec Lina Ben Mhenni, nous avions déjà pu nous rencontrer au Maroc en février 2010, lors d’un atelier de blogging. Nous avions sympathisé et quelques mois plus tard, je rejoignais la rédaction des Observateurs de France 24. Un des premiers sujets que j’ai fait sur la Tunisie, c’est avec elle. Elle témoignait de la pollution de la mer dans la banlieue sud de Tunis. C’était un article "écolo", mais il faut se rappeler qu’on était en 2010, sous Ben Ali, et que toute forme de dénonciation était de fait politique.
 
Et puis, il y a la révolution tunisienne. Dès le début de la contestation, Lina Ben Mhenni se déplace dans plusieurs villes défavorisées de l’intérieur du pays et retransmet, à travers son blog "A Tunisian Girl", les premières manifestations contre le pouvoir. 
 
La première blogueuse à Sidi Bouzid

Après l’immolation par le feu du vendeur ambulant Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2010, c’est la première blogueuse à se rendre à Sidi Bouzid, le berceau de la révolution. Munie de sa caméra, elle documente la colère des habitants demandant le départ de Ben Ali. Ses images sont alors relayées sur notre site.

Photo tirée de l'article "Violences à Sidi Bouzid après une tentative d’immolation" (20/12/2010), écrit en collaboration avec Lina Ben Mhenni.

À ce moment-là, elle collabore avec les Observateurs, mais aussi avec l’ensemble des antennes de France 24, poursuit Sarra Grira :
 
Nous avons beaucoup travaillé avec elle pendant cette période. Elle est devenue un contact important à France 24 et étant donné qu’elle parlait français, anglais et arabe, elle intervenait sur les trois antennes.

Devenue en peu de temps une très célèbre "voix de la révolte tunisienne", elle avait tiré de son expérience un ouvrage, paru en 2011, "Tunisian Girl, blogueuse pour un printemps arabe". La même année, elle était pressentie pour le Prix Nobel de la paix.

La jeune femme continuera après la chute du régime Ben Ali, en janvier 2011, à s’investir dans la défense des droits de l’Homme. En mars 2012, elle évoque ainsi sur notre site les manifestations des blessés de la révolution. Ces derniers reprochaient aux autorités de ne pas avoir tenu leurs promesses de les indemniser. 

Une femme "toujours prête à expliquer son pays"

Plus tard encore, en 2016, elle accorde une nouvelle interview à notre équipe, cette fois pour parler d’un projet personnel, mené avec son père : celui de fournir des livres aux prisonniers, notamment pour combattre l’intégrisme en milieu carcéral. Au total, elle avait collecté et distribué dans plusieurs prisons plus de 30 000 livres.

Photo tirée de l'article "Dans les prisons tunisiennes, distribution de livres pour adoucir la vie des détenus" (15/11/2016), sur le projet de Lina Ben Mhenni.
 
Pour notre journaliste Djamel Belayachi, Lina Ben Mhenni était aussi un contact privilégié, toujours disposée à échanger sur les différentes thématiques qui pouvaient traverser la société tunisienne :
 
Je l’appelais régulièrement pour avoir son avis sur certains sujets de société. Elle était tout le temps prête à nous répondre et à expliquer son pays. Sa maladie n’était pas un secret, elle en parlait sobrement sur les réseaux sociaux et passait parfois par de longues périodes d’absence. C’est quelque chose qui inspire le respect : elle n’a jamais cessé de s’engager pour son pays, malgré les périodes où elle se trouvait très affaiblie.
 
En novembre 2017, à l'occasion des 10 ans de notre émission, Lina Ben Mhenni était revenue avec Djamel Belayachi sur les sujets marquant de sa collaboration avec les Observateurs. Cette vidéo est à revoir ci-dessous. 
 
 
Des hommages à une "amie de la parole libre"

En Tunisie et à travers le monde, de nombreux journalistes, personnalités et médias ont rendu hommage sur les réseaux sociaux à Lina Ben Mhenni. 

Dans un communiqué, le ministère des Affaires culturelles tunisien a salué une "amie de la parole libre" qui s’est battue "contre la censure sur Internet et pour la liberté d’expression".
 
 
L'association Al Bawsala, dont l'objectif est d'observer la vie politique tunisienne pour une plus grande transparence, a également exprimé sa tristesse après la mort "d’une grande militante contre la dictature", dont l’activisme pour "une société juste et libre" s’est poursuivi "tout au long de sa vie".
 
 
Toute l’équipe des Observateurs de France 24 a une pensée émue pour sa famille et ses proches.