Depuis fin décembre, des millions de criquets ont envahi plusieurs régions du Kenya, dévastant les récoltes et les plantes dont se nourrit le bétail. Les agriculteurs et les éleveurs s’inquiètent pour leurs exploitations alors que le gouvernement kényan tente d’enrayer le phénomène en pulvérisant des insecticides par avion, pour l’instant sans succès.

Des dizaines de vidéos relayées sur les réseaux sociaux ces dernières semaines montrent des nuages de criquets envahissant le nord-est du Kenya. Habitants et policiers tentent de chasser cet insecte nuisible avec les moyens du bord : klaxons, bruits de casseroles, cris, tirs avec des armes à feu…




Dans l’une des zones les plus touchées, le comté de Wajir (nord-est), les exploitants agricoles sont inquiets.

"Les criquets ont littéralement tout mangé"

Abdinasir Hamud, 32 ans, est propriétaire de deux fermes produisant du maïs à Wajir.
 
L’une de mes deux fermes a été gravement touchée. Les criquets se sont attaqués aux plants de maïs et ont littéralement tout mangé pour ne laisser que la tige. Selon mes premières estimations, on a perdu au moins 250 000 shillings kényans (environ 2 230 euros, NDLR).

Il y avait tellement de criquets dans ce champ qu’on pense que le sol est plein de bactéries et on a peur d’y planter quoi que ce soit. Du coup on envisage même d’abandonner ce site.



 

"Les branches des buissons se brisaient sous leur poids"

Ahmed B. est éleveur itinérant de bétail dans la région.
 
Nous sommes des éleveurs itinérants, c’est-à-dire que nous emmenons nos bêtes dans différents endroits tous les jours pour qu’elles puissent se nourrir d’herbes et de buissons. La semaine dernière, un soir, une nuée de criquets est arrivée en pleine transhumance et je les ai vus dévorer toute l’herbe. Les branches des buissons se brisaient sous leur poids.

En ce moment on essaie d’emmener les animaux dans les endroits qui n’ont pas encore été touchés, mais si ça continue est-ce qu’il en restera ?


 

"C’est la pire invasion depuis 1957"

Depuis le chef-lieu Wajir, une radio locale informe via ses antennes et sa page Facebook les habitants quand une nouvelle nuée de criquets s’abat sur la région. Halima Kahiya, rédactrice en chef de ce média, a pu s’entretenir avec de nombreux habitants.

Ce matin encore, une nuée a traversé le village de Shanta Abak. Sauf que la communauté locale a décidé de mettre le feu à des arbres pour que la fumée chasse les criquets et a, sans le vouloir, lancé un vaste feu de brousse.

Selon les estimations des autorités, il y aurait environ 40 millions de criquets qui seraient arrivés chez nous depuis la fin décembre sous la forme de 12 nuées différentes. C’est la pire invasion depuis 1957 et donc la pire invasion que je n’ai jamais vue [il y a eu une invasion de moindre importance et rapidement maitrisée en 2007, NDLR]. Le gouvernement essaie de pulvériser des insecticides pour les tuer mais ça n’a pas l’air de fonctionner pour le moment.

Toute la population est inquiète, mais les plus affectés sont les éleveurs de bétail. Les criquets semblent détruire davantage la végétation plutôt que les cultures. Ils mangent donc l’herbe et les feuilles d’arbres qui sont normalement mangées par nos chèvres, moutons, vaches et chameaux.

La saison sèche a été rude et beaucoup d’éleveurs ont eu du mal à bien nourrir leurs bêtes, ensuite il y a eu de fortes pluies qui ont ravivé la végétation mais attiré tous ces criquets. Les éleveurs redoutent que leurs bêtes se retrouvent en état de malnutrition à nouveau.

L’invasion de criquets pèlerins a touché depuis plusieurs semaines la péninsule arabique, l’Éthiopie, la Somalie, Djibouti et l'Érythrée avant d’arriver au Kenya. L’une des nuées observées ferait 50 km sur 40 km, soit 2 000 km², selon l’Organisation de contrôle des criquets en Afrique de l’Est, basée à Addis-Abeba.

Cette espèce de criquets est la plus ancienne et la plus dangereuse de toutes, elle se reproduit rapidement et parcourt en peu de temps de très longues distances. En nuée, elle peut intégralement détruire le champ d’un fermier et toutes ses sources de revenus en une demi-journée, comme le détaille l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture sur son site.

Un criquet en gros plan à Wajir, photo prise par un agriculteur le 17 janvier et transmise à notre rédaction. 

Le gouvernement kényan multiplie ces derniers jours les annonces sur son plan de bataille contre les criquets : un épandage d’insecticide par avion. Il a reconnu le 16 janvier que des produits inefficaces avaient été répandus dans un premier temps et a annoncé le 18 janvier s’être approvisionné en fénitrothion, un insecticide puissant utilisé principalement contre les moustiques.

Autre problème, les nuées de criquets détériorent considérablement la visibilité des vols aériens. Le 12 janvier dernier, un avion de la compagnie Ethiopian airlines avait dû changer d’itinéraire quand des criquets avaient recouvert le pare-brise du cockpit.


L’organisation redoute par ailleurs que la nuée se propage ailleurs sur le continent africain, notamment au Soudan du Sud et en Ouganda.

Article écrit par Liselotte Mas