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Cinq vidéos amateur filmées dans la soirée du 12 janvier à Téhéran, authentifiées et géolocalisées par la rédaction des Observateurs de France 24, montrent trois femmes grièvement blessées et des policiers en train d'utiliser des fusils/carabines à plomb au cours d’une manifestation dénonçant l’abattage accidentel d’un avion de ligne par l’Iran le 8 janvier. Ces images viennent appuyer un rapport d’Amnesty International sur cette répression policière qui aurait fait des dizaines de blessés à l’échelle nationale.

Le week-end du 11 et 12 janvier, des milliers d’Iraniens ont manifesté à travers le pays contre l’abattage par "erreur" d’un avion de la compagnie Ukraine Airlines survenu le 8 janvier, quelques heures après des frappes iraniennes visant les forces américaines en Irak. Des dizaines d’entre eux auraient été blessés "dans le cadre d’un usage illégal de la force" par les forces de sécurité iraniennes, composées d’unités spéciales, de miliciens Basij et d’agents vêtus en civil, selon Amnesty International.

Le 12 janvier, des centaines de personnes se sont réunies pour manifester sur l’avenue Azadi à Téhéran. Des policiers encadraient le regroupement. Grâce à l’analyse d’images amateur et au témoignage d’un Iranien présent sur les lieux, nous avons pu établir qu’au moins cinq personnes ont été blessées, à quelques mètres de policiers armés.
 
 

 

Un homme en civil fusil à la main, trois femmes blessées

La rédaction des Observateurs de France 24 a authentifié cinq vidéos amateur filmées sur l’avenue Azadi de Téhéran le 12 janvier. Ces images circulaient notamment sur l’application de messagerie Telegram, populaire en Iran. 

Une première vidéo montre un groupe de cinq policiers en uniforme vert et de deux hommes en tenue civile. L’un deux tient un fusil. Plusieurs éléments visuels permettent de confirmer que ces images ont été filmées sur l’avenue Azadi, au coin de la rue Ostad Moein (voir notre diaporama plus bas). On peut voir l’homme en tenue civile courir vers l’est, arme à la main.

Cette vidéo, filmée le 12 janvier 2020 sur l'avenue Azadi à Téhéran, montre un homme, habillé civilement en noir, arborant un fusil à plomb, alors qu’un policier en uniforme se trouve à côté de lui. L’homme en civil sort du cadre, en direction de l’est. La caméra tourne ensuite vers la gauche, et montre quatre autres officiers de police et un autre homme habillé en civil. 

La deuxième vidéo montre deux femmes blessées à la jambe et du sang répandu sur le sol. La troisième montre une troisième femme, elle aussi blessée à la jambe. 

Les deux vidéos ont été filmées à 70 mètres d’écart. Il n’est cependant pas possible d’affirmer que l’homme armé sur la première vidéo est l’auteur du tir. 
Cette vidéo filmée le 12 janvier sur l'avenue Azadi à Téhéran montre deux femmes blessées à la jambe, alors qu’un passant leur apporte son aide.

Toujours le 12 janvier rue Azadi, une troisième femme est vue ici étendue au sol. Elle est également visiblement blessée à la jambe, en face du bâtiment de la mairie du 9e arrondissement de la capitale iranienne.





 
Des manifestants blessés sur une passerelle

Une quatrième vidéo montre des manifestants rassemblés sur une passerelle, un peu plus loin sur l’avenue Azadi. On entend des tirs et des bruits métalliques alors que des projectiles se heurtent à la structure métallique du pont. Un témoin a raconté à la rédaction des Observateurs de France 24 que deux de ses amis étaient sur cette passerelle quand ils ont été blessés par des tirs, l’un à la tête et l’autre à la jambe. Ils ont ensuite été amenés à l’hôpital pour être opérés.

Cette vidéo a été filmée à l’intersection entre l'avenue Azadi et la rue Habibollahi, à 800 mètres de l’endroit où les femmes ont été blessées. On entend des tirs, de même que le son de projectiles qui percutent le sol. Un témoin nous a affirmé que deux personnes avaient été blessées. 

Grenades lacrymogènes

Sur l'avenue Azadi, le 12 janvier 2020. Des grenades lacrymogènes sont tirées sur un groupe de manifestants. À 1’08, une bonbonne passe très près de la tête de la personne qui filme. 

Dans la vidéo montrant le gaz lacrymogène, on voit dans un premier temps la banque Resalat puis une passerelle au croisement de l'avenue Azadi et de la rue Jeyhoon. 

Ce montage permet de géolocaliser clairement les vidéos rue Azadi. Des éléments urbains, visibles dans les vidéos, se retrouvent sur Google maps et sur des photos postées par des Iraniens sur Google.

 

Des armes non létales mais dangereuses

Le rapport d’Amnesty International ne mentionne pas qu’il ait été fait usage d’armes de guerre lors de la répression des manifestations des 11 et 12 janvier 2020. La stratégie des forces de l’ordre se différencie en cela de la répression des manifestations du 15 au 18 novembre 2019 contre la hausse du prix de l’essence, qui avait fait au moins 300 morts parmi les manifestants, et pour lesquelles des armes létales avaient été utilisées.

VOIR SUR LES OBSERVATEURS : Enquête vidéo : Iran, massacre à huis clos

"C’est très différent de novembre. Les forces de sécurité ont utilisé des armes différentes et il n’y a pas eu de morts rapportées jusqu’ici", explique à France 24 Brian Castner, expert d’Amnesty International. 

Il estime que les projectiles tirés par des fusils à air comprimé ne sont pas destinés à tuer, mais peuvent cependant causer des blessures. "Ce ne sont pas des armes létales, mais elles peuvent arracher un œil, ou provoquer une blessure qui s’infecte. Et elles provoquent des douleurs extrêmes." Ces armes "moins létales" peuvent par ailleurs "tuer lorsqu’elles sont utilisées de façon inappropriée, c’est-à-dire si elles sont utilisées trop proches de la cible, ou que les tirs visent la tête."

Cité par les médias publics iraniens, le chef de la police de Téhéran, le général Hossein Rahimi, a affirmé que "la police n’avait pas tiré lors des rassemblements, l’ouverture d’esprit et la retenue étant le programme d’action des forces de police de la capitale".

Article écrit par Ershad Alijani et Derek Thomson