Des patrouilles de la mission de l’ONU au Mali (Minusma) ont été chassées par des habitants de plusieurs villages du centre du pays entre les 2 et 4 janvier. Une hostilité envers les Casques bleus nourrie par des rumeurs et la dégradation du contexte sécuritaire dans la région.

Des vidéos diffusées sur les sociaux montrent, le 3 janvier dans la ville de Bandiagara (centre), au moins deux véhicules des Nations unies – un blindé et un pick-up – contraints de rebrousser chemin sous la pression d’une foule en colère. Les Casques bleus finissent par quitter la ville sous les huées : "Sortez !", "À bas la Minusma !"


Contactée par notre rédaction, la Minusma évalue le nombre des manifestants à 300 et confirme que cet incident s’inscrit dans le contexte de démonstrations d’hostilités répétées dans la région : "Une patrouille se déplaçant pour établir une base opérationnelle temporaire dans le village de Boro [25 km à l’est de Bandiagara] a été bloquée à Bandiagara par la foule hostile et est donc retournée vers sa base. Plus tard dans la matinée, une patrouille conjointe de la police des Nations unies, d’observateurs militaires et de la gendarmerie nationale malienne a été bloquée par des populations très hostiles [...]. Des jeunes ainsi que des femmes et des enfants à l’entrée de la ville de Bandiagara [...] auraient lancé des pierres sur les véhicules de patrouille."

La mission onusienne indique en outre que les jours précédent et suivant, les 2 et 4 janvier, des patrouilles ont également été refoulées des villages de Sangha et Tile (au nord-est et à l’ouest de Bandiagara) par une "foule hostile".



 

"Il y a un problème de confiance envers les Casques bleus"

Depuis 2015, des affrontements très meurtriers opposent communautés peules – traditionnellement éleveurs – et dogons – pratiquant essentiellement l’agriculture –, chacune ayant créé des "groupes d’autodéfense", dans le centre du Mali. Ces violences créent un sentiment de vulnérabilité chez les habitants.

Amadou Louge, président du conseil local de la jeunesse de Bandiagara était parmi les manifestants. Le même jour, il cosignait une lettre adressée au préfet du cercle de Bandiagara demandant à ce que "la Minusma quitte sans délai tout le territoire du cercle de Bandiagara". Il explique à la rédaction des Observateurs se "méfier" des Casques bleus :

Nous sommes interpellés par les populations locales qui ne comprennent pas le mandat de la Minusma. Certaines personnes soupçonnent même qu’ils puissent être à la base des attaques puisqu’il arrive souvent que des attaques aient lieu dans des endroits qu’ils viennent de quitter !

C’est avant tout un problème de confiance entre les populations et la Minusma. Selon moi, leur présence sur le terrain devrait respecter deux préalables : d’une part, ils devraient intervenir directement sur les lieux des attaques et, d’autre part, ils devraient collaborer avec les autorités locales, patrouiller avec les forces armées maliennes (Fama).

Dans les vidéos, on peut entendre à plusieurs reprises le nom de "Dan Na Ambassagou", la milice d’autodéfense dogon dissoute après le massacre de près de 160 habitants du village peul d’Ogossagou le 23 mars 2019, qui reste malgré tout très active dans la région. Toutefois, tous les participants aux manifestations interrogés à ce sujet nient toute implication de Dan Na Ambassagou et affirment le caractère spontané des rassemblements.

Depuis juin 2019, la Minusma a renforcé sa présence dans le centre du Mali pour faire face à la "détérioration alarmante de la situation sécuritaire" décrite dans le dernier rapport du secrétaire général de l’ONU, António Guterres, qui déplore que "les groupes terroristes gagnent du terrain". Il s’agit particulièrement du conflit entre communautés peules et dogons.

En cause : l’engagement de l’ONU dans la lutte contre le terrorisme

Cependant, il n’est pas du ressort de la Minusma de combattre le terrorisme au Mali. Comme le rappelait Binetou Keïta, sous-secrétaire générale des Nations unies pour l’Afrique, à France 24 en décembre 2019, c’est aux armées nationales – les forces engagées dans le cadre de l’opération Barkhane dans le cas malien – que revient cette mission : "La lutte contre le terrorisme ne fait pas du tout partie du mandat des opérations de maintien de la paix. Les Casques bleus ont pour objectif de réduire les tensions et les violences, de permettre ensuite d’ouvrir les espaces de dialogue politique et de protéger les populations civiles."

C’est précisément de cette question du mandat de la Minusma que naît la défiance vis-à-vis des Casques bleus selon Seán Smith, chercheur spécialiste du Mali au Center of Civilians in Conflict (CIVIC)

Beaucoup de Maliens ne sont pas au courant du rôle précis de la Minusma, d’autres le rejettent et souhaiteraient plutôt que les Casques bleus mènent des opérations d’antiterrorisme aux côtés des Fama.

Certains groupes exploitent ce sentiment en diffusant des accusations sans réel fondement sur le fait que, puisque la Minusma ne combat pas le terrorisme, c’est qu’elle soutient activement les groupes terroristes contre les autorités maliennes.

Contrer ce discours devient un défi de plus en plus important pour la Minusma.

Dans un communiqué, le gouvernement malien a "condamné fermement" les manifestations dans le cercle de Bandiagara et a rappelé que "la Minusma est présente à la demande des autorités nationales" tout en invitant "à ne pas tomber dans le piège des ennemis de la paix".

Article écrit par Pierre Hamdi (@PierreHamdi)