Depuis la mi-décembre, des milliers de femmes du quartier majoritairement musulman de Shaheen Bagh, à l’est de Delhi, occupent les routes en opposition à la nouvelle loi sur la citoyenneté, jugée discriminatoire envers les musulmans. Elles dénoncent aussi la répression policière à l’encontre du mouvement. Leur démarche inédite et pacifiste est saluée dans l’ensemble du pays et attire de nombreux visiteurs d’autres quartiers de la capitale.

Depuis le 15 décembre, à toute heure du jour ou de la nuit, un sit-in géant se tient dans les rues de Shaheen Bagh. Ce mouvement a débuté lorsque dix femmes ont marché spontanément dans les rues de ce quartier à majorité musulmane, après avoir appris l’intervention violente de la police à l’université Jamia Millia Islamia à New Delhi, qui a fait 125 blessés. L’université, fréquentée principalement par des musulmans, est depuis gardée par les forces de l’ordre et ne rouvrira ses portes que le 5 janvier 2020.

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"Les femmes résistantes de Shaheen Bagh"

Le mouvement à Shaheen Bagh s’est structuré en un large rassemblement de femmes qui bloque l’une des artères principales du quartier. Elles militent elles aussi contre la réforme sur la citoyenneté (CAA), jugée anticonstitutionnelle et discriminatoire, qui prévoit d’accorder la nationalité indienne aux réfugiés qui ont fui l'Afghanistan, le Pakistan et le Bangladesh, à l’exception de ceux de confession musulmane.

"Rehane Khatoun avec son bébé de 20 jours, protestant contre le CAA à Shaheen Bagh dans le froid glacial de Delhi. "Si je ne manifeste pas, mon enfant me demandera un jour : 'Qu'est-ce que tu as fait pour moi ?'"

Toutes condamnent les brutalités policières dans le pays et particulièrement celles dans l’Uttar Pradesh, région située au nord de l’Inde, où la répression policière a fait près de 19 morts parmi les 27 victimes recensées dans l’ensemble du pays.


 

"Vous ne pouvez pas aller à Shaheen Bagh une seule fois. L’esprit du lieu vous y ramène encore et encore."

Devenu ces dernières semaines le visage de la protestation anti-CAA, le rassemblement populaire festif de Shaheen Bagh est la réponse des citoyens aux accusations de violences prononcées par les autorités pour justifier la répression. D’ailleurs, les non-locaux sont de plus en plus nombreux à se joindre au sit-in.

Notre Observatrice, Surekha Pillai, 47 ans, hindou, qui habite à l’est de New Delhi, prend le métro quotidiennement depuis dix jours pour se rendre sur les lieux :

J’y suis allée une fois pour voir la manifestation et depuis j’y suis retournée tous les jours. Vous ne pouvez pas aller à Shaheen Bagh une seule fois. L’esprit du lieu vous y ramène à chaque fois. C’est le seul endroit en Inde où la protestation se déroule 24 heures sur 24 et cela pendant l’hiver le plus froid de l’histoire de New Delhi. C’est aussi un lieu où l’on peut expérimenter, à travers l’accueil chaleureux réservé aux visiteurs, ce qu’est l’Inde dans son essence.

"Mes camaredes de protestation et moi à Shaheen Bagh. La femme au milieu, Hena, reste ici chaque nuit, toute la nuit."
 
Des centaines de visiteurs y vont quotidiennement pour s'asseoir avec les locaux, et tous en repartent inspirés et impressionnés par leur courage et leur résistance. Par exemple, Shaunak, un jeune commissaire d’exposition, est venu en tant que visiteur et habite désormais à Shaheen Bagh, où il donne aux enfants des cours de dessin et de peinture. Il m’a confié qu’il ne pouvait tout simplement plus quitter le quartier. Des visiteurs accompagnent même certains locaux dans leur grève de la faim. L’espace appartient à tout le monde : aux activistes, aux célébrités, aux femmes, aux enfants, aux hommes, aux travailleurs et à celles qui sont au foyer… Parfois, des poètes et des artistes viennent s’y produire et proposent des performances militantes. Ce n’est plus une protestation locale, ce rassemblement est devenu l’esprit même de la lutte anti-CAA en Inde.

 

Sur les réseaux sociaux, les messages de soutien aux participants au sit-in sont d’ailleurs nombreux.

"Shaheen Bagh. L'alchimie. La force. La magie. Indescriptible. Si vous êtes à Delhi et que vous n'êtes pas encore venus ici. S'il vous plaît, faites-le. L'histoire est en train d'être écrite. Ici. Maintenant. Rejoignez-la."

"Je suis allée à la manifestation à Shaheen Bagh où plus de 2 000 femmes sont assises sur la route dans le grand froid, depuis neuf jours. Les princesses des maisons sont désormais les héroïnes de la rue."

Des vidéos de célébrations du 31 décembre, à Shaheen Bagh, où les protestataires chantent en chœur l’hymne national indien, ont largement été relayées. Une action particulièrement symbolique dans le contexte actuel.

"Shaheen Bagh a un message pour quiconque pense que les Indiens doivent prouver leur citoyenneté dans leur propre pays !! Peut-être le seul endroit en Inde où on inaugure la nouvelle année avec l'hymne national !"

En effet, même si la nouvelle loi sur la citoyenneté ne concerne pas directement les musulmans indiens, celle-ci renforce les inquiétudes de cette minorité religieuse (14 % de la population), qui craint d’être reléguée au rang de citoyens de seconde zone dans l’Inde dirigée par le BJP, parti nationaliste hindou.

"Vive l'union Hindi-Muslim, vive la révolution" ou encore "Ils diviseront, nous nous unirons", ont également scandé les protestataires, lors de cette même soirée, comme on peut le voir sur ces images.


Zainul Abidin, un habitant du quartier, entré en grève de la faim depuis le 15 décembre, a décidé de s’installer de manière permanente sur le lieu du sit-in.

Contacté par notre rédaction, il dénonce l’inaction des autorités politiques :

J’ai décidé de m’installer ici parce que la détermination de ces femmes me donne du courage. Elles sont restées silencieuses très longtemps alors qu’elles ont toutes enduré de nombreuses injustices. C’est de notre responsabilité de les soutenir dans leur démarche. Cette grève de la faim, c’est avant tout pour leur montrer ma solidarité. Aucun responsable ni membre du gouvernement n’est venu nous rencontrer, et les autorités n’ont pas envoyé de médecins pour vérifier mon état. Seule la police est présente depuis le début du sit-in. La nuit du 27 décembre, trois cars des forces de police indienne sont arrivés pour les évacuer mais ils n’ont rien pu faire à cause du nombre important de protestataires.

Pour l’instant, le gouvernement indien, avec à sa tête le Premier ministre Narendra Modi, ne recule pas malgré l’ampleur des manifestations. Des organisations de défense des droits humains et un parti politique musulman ont déposé de leur côté un recours contre la loi devant la Cour suprême, en arguant qu’elle est contraire à la Constitution et aux traditions séculaires indiennes.

Article écrit par Syrine Attia (@Syrine_Attia).

“Aucun officiel ni membre du gouvernement n’est venu nous rencontrer”