A Beyrouth, l’accès aux places principales de la capitale est très limité par les autorités. Depuis le 17 décembre, des barricades métalliques ont été installées aux alentours du Parlement près de la Place de l’Etoile, au centre-ville, afin d’empêcher les manifestants de s’en approcher. Un mur fait de blocs de béton a également été construit le lendemain, près de la Place Riad el-Solh, épicentre de la mobilisation.

Au Liban, la contestation sans précédent contre le pouvoir jugé corrompu et incompétent, entre dans une nouvelle phase. Les récents affrontements entre les policiers et les manifestants le week-end du 14 décembre ont donné lieu à un large durcissement de la réponse sécuritaire du gouvernement libanais. 

Au surlendemain de ces évènements qui ont fait plus d’une centaine de blessés chez les manifestants, les Beyrouthins ont assisté au déploiement d’un dispositif radical, avec l’apparition notamment de barricades métalliques scellés au sol aux différents points d’accès vers le Parlement.

Plusieurs internautes libanais ont déploré l’emploi de telles méthodes, sous le hashtag #جدار_العار (mur de la honte). Certains n’ont pas manqué de rappeler que le gouvernement n’en est pas à la construction de son premier mur en plein centre-ville. En effet, lors de la crise des déchets, en 2015, un mur similaire avait été construit devant le siège du gouvernement.



D’autres encore ont protesté pacifiquement contre cette mesure, en déposant des bougies sur les barricades.


 

"Les manifestants ne peuvent pas approcher le Parlement à moins de 100 mètres"


Adham Hassanieh, membre du mouvement de la société civile libanaise “Li haqqi” (pour mon droit), soutient que les alentours du Parlement sont maintenant impossibles d’accès.
 
Depuis le début du mouvement, nous ne pouvons pas manifester sur la Place de l’Etoile mais aujourd'hui elle est totalement isolée : il y a des barbelés, des barricades métalliques, sans compter qu’à chaque entrée du bâtiment le nombre de gardiens de l'hémicycle, bras armés du président de l’assemblée, Nabih Berri, a largement été augmenté. Désormais, les manifestants ne peuvent plus approcher le Parlement à moins de 100 mètres.

Déjà, samedi et dimanche 14 et 15 décembre, la police antiémeute avait chargé de coups de tir de gaz lacrymogène et de balles en caoutchouc des manifestants qui tentaient de se rapprocher de l'hémicycle. Des vidéos montrent également des policiers usant leur matraques contre les protestataires.



Ces manifestations intervenaient en prévision des consultations parlementaires pour nommer un nouveau chef de gouvernement, après la démission de Saad Hariri. Celles-ci devaient se tenir le lundi 16 décembre et ont finalement été reportées à jeudi pour des raisons de sécurité. Hassan Diab, un universitaire de 60 ans, quasi inconnu politique et soutenu par le Hezbollah et par le Courant patriotique libre, parti du président Michel Aoun, a finalement été nommé Premier ministre. 
 
Je pense que l’application de ces moyens extrêmes dépasse la volonté d’assurer le bon déroulement de la nomination du nouveau Premier ministre la semaine dernière. Les barricades ont même été scellées sur des piliers en ciment ce qui prouve bien que ce dispositif inédit est amené à durer. Le gouvernement a pris conscience de la détermination du peuple. Les manifestations s'intensifient et les protestataires vont de plus en plus loin dans la confrontation. C’est cela que les autorités veulent combattrent à travers une telle stratégie.

"L’Etat a tellement peur du peuple qu’il l’a chassé de son propre centre-ville !"


Rim Mouawad, jeune libanaise, présente lors des manifestations du week-end du 14 décembre, raconte que ces dispositifs d'éloignement ne concernent pas uniquement le Parlement.
 
Nous voulons récupérer la Place de l’Etoile, elle est à nous ! La rue libanaise veut faire entendre ses revendications pour la nomination du gouvernement : nous voulons des technocrates, sans lien politique et non corrompus. Nous devons faire pression sur les députés  au plus proche de l’assemblée, pendant leurs sessions parlementaires. Mais ils cherchent à nous maintenir le plus loin possible pour décider seuls. Ils nous interdisent l’accès à toutes les institutions politiques, par exemple lorsque nous programmons une manifestation devant le Palais présidentiel, nous sommes contraints de nous rassembler à plus d’un kilomètre du palais de Baabda. L’Etat a tellement peur du peuple qu’il l’a chassé de son propre centre-ville !  

“Ils veulent faire de notre ville un lieu où il est très difficile de se retrouver pour protester”


Dans les nuits du lundi et du mardi, 16 et 17 décembre, d’autres tensions ont éclaté, mais cette fois-ci entre les forces de l’ordre, les manifestants et des jeunes partisans d'Amal et du Hezbollah, soutiens du gouvernement. Ces derniers, venus vandaliser les tentes des manifestants sur la Place Riad el-Solh, ont aussi lancé des pétards et des feux d’artifices sur les policiers. 

Là encore, mercredi matin, un mur de béton a été érigé sur l’un des passages menant à ladite place, sur les ordres de la ministre de l’Intérieur Raya el-Hassan. Selon le gouvernement, le mur permettrait une meilleure protection des manifestants de ce type d’attaques et d'alléger la charge de travail des forces anti-émeute.

Photo du mur près de la place Riadh el-Solh, taguée de l'inscription " A bas le mur de la honte ", prise par Rim Mouawad

Adham Hassanieh, y voit lui une volonté de division de la population de la part de l’Etat :
 
Le rôle d’un Etat est d’instaurer un dialogue constructif lorsqu'apparaît un conflit entre deux pans de la population, de construire des ponts et non pas des murs. Tout ce discours n’est qu’un prétexte. L’Etat libanais parie toujours sur l’argument confessionnel et sectariste pour nous diviser et nous affaiblir. Cet argument, la rue ne veut plus l’entendre. En réalité, cette oligarchie politique est l’ennemi des places publiques, car elles représentent un danger pour l’assise de son pouvoir. Nos amis urbanistes, membres du mouvement de protestation, déplorent déjà assez le manque de lieux publics où il est possible de se rassembler à Beyrouth. Ce gouvernement veut nous priver du peu de places qui existe. Ils veulent faire de notre ville un lieu où il est très difficile de se retrouver pour protester.


Article écrit par Syrine Attia (@Syrine_Attia)