En Chine, les Ouïghours ne sont pas la seule communauté musulmane réprimée. Depuis plusieurs mois, les autorités retirent les caractères arabes des restaurants dans plusieurs régions où vivent les Chinois musulmans hui. Pour notre Observateur, la politique de la Chine contre les musulmans est de plus en plus répressive.

Cette semaine, un internaute chinois a publié sur Weibo (un réseau social chinois équivalent à Twitter) des documents datant de novembre dernier. Ils émanent du bureau des affaires religieuses d’Ordos, en Mongolie intérieure. Ce bureau est sous la tutelle de l’association islamique de Chine, un organe gouvernemental. Dans ces documents, les autorités ordonnent de retirer tout "caractère arabe ou signe lié à l’Islam" des restaurants. Elles exigent également de ne plus laisser entrer les enfants dans les mosquées, de bannir les livres religieux et d’interdire la "Dawa" (les prêches).

Sur ce document du bureau des affaires religieuses d'Ordos daté de novembre, il est notamment indiqué que les enfants n'ont plus le droit d'entrer dans les mosquées et que la Dawa n'est plus autorisée. Photo envoyée par notre Observateur, Cui Haoxin.

Ce ciblage des musulmans vise en particulier les Hui, qui vivent dans les régions du Ningxia et du Gansu (nord-centre). Les membres de cette communauté musulmane parlent chinois et n’ont pas une langue propre, contrairement aux Ouïghours. Les Hui sont aussi moins surveillés que les Ouïghours, dont un million ont été placés en camp de "rééducation". Mais depuis 2015, ils subissent de plus en plus la politique de "sinisation des religions” mise en place par le gouvernement chinois.

Depuis quelques mois, cette politique s’est intensifiée. Les autorités locales avaient commencé dès cet été à retirer les caractères en arabe et les signes "Halal" des restaurants. Sur Twitter et des messageries privées, des membres de la communauté hui partagent vidéos et photos de ces actions.


Dans la vidéo ci-dessous tournée cet été dans la ville de Xining (province du Qinghai), deux musulmans hui enlèvent le sigle "Halal", écrit en caractères arabes, de la façade d’un restaurant de nouilles, sous la surveillance d’un troisième homme en uniforme.


Dans cette autre vidéo prise à l’été 2019, on voit la police municipale enlever la mention "Halal", cette fois écrit en caractère chinois, de la façade d’un restaurant de spécialités de la région. Cette fois-ci, la vidéo a été tournée dans la ville de Lanzhou (province du Gansu).

"La police est venue voir un de mes amis qui a parlé d’islam sur les réseaux sociaux"

Sur son compte Twitter, Cui Haoxin relaie ces vidéos. Lui-même fait partie des Hui. Poète issu d’une famille musulmane, il veut faire entendre la voix de sa communauté.

Filmer ces scènes est risqué. Les autorités savent ce qu’elles font, mais elles n’ont pas envie que d’autres le sachent.

Sur la façade de ce restaurant de la ville de Shijiazhuang (Hebei), on voit nettement les traces de caractères effacés. Il s’agissait d’une inscription en arabe qui signifie "Bismillah" : "Au nom de Dieu". Cette photo a été prise en septembre 2019 à Shijiazhuang (Hebei).

La façade d'un restaurant de la ville de Shijiazhuang (province du Hebei). Photo envoyée par notre Observateur, Cui Haoxin.

Depuis 2009 et les attaques terroristes dans le Xinjiang, le gouvernement chinois a accentué sa politique de répression contre les communautés musulmanes dans le pays. En 2015, les autorités ont lancé une politique de "sinisation" des religions, visant principalement le catholicisme et l’islam, et qui n’épargne donc pas les Hui, explique Cui Haoxin :

En 2015, des rumeurs sur les Hui ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux chinois. Ces rumeurs affirmaient que les Hui n’étaient pas soumis à la politique de l’enfant unique, qu’ils avaient des avantages fiscaux et étaient une menace pour les Chinois han. Ceux qui ont essayé de s’expliquer ont vu leurs comptes supprimés. L’Islamophobie en Chine est différente de celle en Occident. On ne nous laisse pas la parole. Dans la crise des Ouïghours, les Hui ne sont pas entendus.

Avant de supprimer mon compte, en 2017, j’ai publié un long texte sur Weibo défendant les Hui. La publication a disparu quelques mois plus tard dans l’indifférence générale.

Je suis d’abord un poète, pas un activiste. Mais je n’ai plus le choix. Ma communauté est en danger. Ce qui est arrivé aux Ouïghours est en train d’arriver aux Hui. Ils veulent nous siniser et détruire notre culture. Mais pourquoi vouloir nous "siniser" ? Nous parlons chinois, nous sommes chinois. Nous ne savons pas comment l’être encore plus. Tout à coup, je deviens un étranger dans mon propre pays.

Article écrit par Marie Genries (@Mariegnrs)