Depuis près d’un mois, des poudres d’alumine recouvrent chaque matin la ville de Fria, située au nord de la capitale guinéenne Conakry. C’est l’usine de production d’aluminium, aujourd’hui gérée par le russe Rusal, et autour de laquelle s’est construite la commune, qui la rejette dans l’atmosphère. Inquiet, un collectif d’acteurs de la société civile dénonce cette pollution, qui met en danger la vie des populations.

Chaque matin, depuis le 17 novembre, la ville de Fria se trouve recouverte d’étranges couches de poussières blanches. La poudre se répand sur les toitures des habitations, la carrosserie des voitures garées dehors ou encore les plantes. Comme l’illustrent plusieurs images qui circulent sur les réseaux sociaux.

Il ne faut pas chercher loin la source du problème. Ce sont des envolées de poussières d’alumine rejetées dans l’air par l’usine de production d’aluminium Friguia du géant russe Rusal, premier producteur mondial d’aluminium. L’activité du groupe industriel en Guinée a repris en 2017 après cinq ans d’interruption. Exploitée dans les années 1960 par le groupe industriel français Pechiney, l’usine Friguia a été rachetée par Rusal en 2006 mais avait dû interrompre ses activités en 2012 après un mouvement social.

Des voitures garées à proximité de l'usine et recouvertes de poussières d'alumine. Photo prise début décembre par Alhassane Sylla.

"La santé de milliers de personnes était menacée"

Alhassane Sylla a mobilisé, il y a deux semaines, plusieurs acteurs de la société civile, au sein du Collectif des citoyens de Fria pour la lutte contre la pollution.
La pollution a commencé il y a près d’un mois. Les petits matins, toute la ville devient blanche. On pensait que c’étaient des brouillards. Mais en réalité, ce sont des fuites d’alumine rejetées par l’usine de Rusal.

Des techniciens de l’usine nous ont affirmé qu’une pièce au niveau d’un des fours de calcination était défaillante. C’est cette pièce qui permet de filtrer la poudre d’alumine. Malgré cela, ils ont continué d’utiliser le four. Ce qui a provoqué cette pollution à l’alumine.

Au départ, on pensait que les autorités allaient prendre les mesures qui s’imposent. Mais ils ont fait preuve de laxisme à l’endroit de l’entreprise Rusal, qui ne voulait pas arrêter le four.

Nous avons donc décidé de créer ce collectif pour mettre la pression sur les autorités et l’entreprise. La santé de milliers de personnes est menacée. Des médecins nous ont fait savoir que l’inhalation de cet air pollué peut provoquer des irritations ou des microlésions dans les poumons. Et le risque d’avoir un cancer est aussi élevé.
 
Dans la cité ouvrière "6ème", l'air est entièrement pollué par les rejets d'alumine. Photo prise par Alhassane Sylla.

L’alumine est un composé chimique inodore sous forme de poudre fine, obtenu après un premier raffinage de la bauxite. Une fois calcinée dans des fours géants et fondue, l’alumine devient de l’aluminium.

"Il faut se dire la vérité, la ville est polluée"

Début décembre, le rapport d’une mission technique du ministère de l’Environnement a confirmé "que ces envolées de poussières constituent un cas avéré de pollution". Dans les quartiers proches de l’usine, la présence de particules dans l’air est trois fois supérieure à la norme. Abdoulaye Kaba, chef du Laboratoire d’analyses environnementales qui a conduit la mission, explique à notre rédaction :
Nous sommes allés au niveau des habitations des quartiers Tagbossy, Tiguié, Katourou 3 et 1. Les mesures de particules prises ont prouvé que le niveau d’acceptabilité des émissions de poussières d’alumine pour la santé humaine est largement dépassé.

Au niveau du quartier Tagbossy 2 par exemple, nous avons trouvé dans l’air 580 microgrammes de particules matériels par mètre cube. Or, la norme de l’OMS est de 150 microgrammes par mètre cube pour les particules de poussière dont le diamètre est inférieur à 10 micromètres. C’est près de quatre fois supérieur aux normes environnementales. Il faut se dire la vérité, la ville est polluée.

Moi, j’ai transmis le rapport au ministère de l’Environnement. Nous avons demandé précisément au ministre de l’Environnement de prendre des mesures idoines pour que Friguia arrête de polluer les communautés.

Les rejets d'alumine par les trois fours de l'usine Rusal. Photo prise par Alhassane Sylla.

"La toux et les maux d’yeux sont les principaux signes des malaises"

Le rapport relève aussi les plaintes des populations liées à leur état de santé. Mamadouba Camara, chirurgien et directeur par intérim de l’hôpital préfectoral de Fria, affirme par exemple être malade en raison de la pollution de l’air.
Je suis personnellement malade depuis trois jours après ces envolées de poussières d’alumine à Fria et toute ma famille se trouve dans les mêmes conditions de méforme physique.

Conséquence : toutes les interventions chirurgicales sont ajournées depuis trois jours car la maladie du chirurgien est incompatible avec son intervention.

La toux et les maux d’yeux sont les principaux signes des malaises liés aux envolées de poussières et qui font l’objet de plaintes actuellement des patients qui arrivent à l’hôpital préfectoral. Le registre de consultations médicales en fait foi.

Des équipements vétustes

Contacté, Yuri Grigoryev, responsable Afrique des relations publiques de Rusal, a affirmé que le groupe industriel est aussi inquiet "de la situation actuelle" et prend "toutes les dispositions nécessaires pour la normalisation".
La fuite de poussières d’alumine s’est produite à cause de la vétusté de certains équipements. Nos techniciens spécialistes ont apporté les ajustements nécessaires pour réduire considérablement le volume de fuites. Le remplacement de certains équipements vieillissants et le réglage du processus technologique permettront de corriger la situation.

Selon Planetoscope, 66 millions de tonnes d’aluminium ont été produites en 2018. La Guinée détient les plus importantes réserves de bauxite au monde, estimées à plus de 7 milliards de tonnes, selon le site allemand Statista.

Article écrit par Hermann Boko (@HermannBoko).
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