Au Sénégal, la photo d'un garçon maintenu enchaîné dans une école coranique par son maître a suscité l'indignation sur les réseaux sociaux. Dans ce pays majoritairement musulman où le phénomène des enfants talibés est répandu, l'affaire divise l'opinion entre partisans des écoles coraniques et défenseurs des droits des enfants.

Le garçon a été aperçu le 22 novembre dans les rues du village Ndiagne, dans la région de Louga (nord-ouest) à 180 kilomètres de Dakar. Sa photo diffusée sur les réseaux sociaux a provoqué un scandale dans ce pays majoritairement musulman, où l'influence des confréries musulmanes est prépondérante et les écoles coraniques ont pignon sur rue.

L'affaire a été portée devant la justice. Le parquet a requis, le 27 novembre, lors d'une première comparution, deux ans de prison contre Cheikhouna Guèye, le maître coranique qui aurait entravé le garçon pour l'empêcher de fuguer. Les parents du jeune garçon ont aussi été placés en garde à vue. 

Au Sénégal, le phénomène des enfants talibés est répandu. En milieu rural, beaucoup de parents confient leurs enfants à des maîtres coraniques qui doivent les instruire et leur apprendre le Coran. Mais dans les faits, les enfants sont réduits à la mendicité dans les rues. Le fléau est régulièrement dénoncé par les organisations de droits de l'Homme.

"La situation des enfants talibés n'a pas vraiment changé"

En 2013, dans notre émission Ligne directe, notre Observateur Guejopaal Gnane, professeur de philosophie, avait dénoncé le phénomène. Il constate, amer, que le fléau peine à être jugulé :
 
Il y a beaucoup d’écoles coraniques au Sénégal. Mais maintenir les enfants talibés enchaînés pour une raison ou pour une autre est vraiment anachronique. Ce n’est pas très courant dans les écoles. C’est humiliant et dégradant pour le Sénégal et l’islam de voir ces images sur les réseaux sociaux. La situation des enfants talibés n’a pas vraiment changé. Et nous sommes tous choqués par ce qu’on a vu sur les réseaux sociaux. 

Ce châtiment ne se justifie nullement et n’a pas de fondement dans le Coran. Les écoles coraniques sont devenues des entreprises de mendicité. On ne peut pas enchaîner un enfant pour éviter qu’il s’enfuie. Si on ne peut pas garder un enfant en sécurité, il faudrait mieux le remettre à ses parents. L’idée selon laquelle la souffrance est un élément formateur du disciple musulman est encore ancrée dans l’éducation au sein de ces structures.

"Nous demandons à l'État et à la justice d'être fermes"

Cette nouvelle polémique sur le traitement subi par les enfants au sein des écoles coraniques a divisé la société sénégalaise entre partisans du maître coranique et défenseurs du droit des enfants. Moustapha Lô, président de la Fédération des écoles coraniques, qui compte plus de 22 000 daaras (écoles coraniques), est monté au créneau pour défendre le maître coranique accusé de maltraitance. "Il dispense un enseignement de qualité et dans des conditions décentes", a-t-il déclaré à l’AFP. 

Mais pour Seydi Gassama, représentant de l’ONG Amnesty International au Sénégal, l’État doit sévir et envoyer un signal fort aux auteurs de ces pratiques indécentes à l’égard des enfants :
 
D’après les chiffres officiels, il y a environ 100 000 talibés au Sénégal. Mais moi je pense que ces chiffres sont en deçà de la réalité. Les maîtres d’école accueillent les enfants, les hébergent dans des conditions extrêmement difficiles, des conditions de promiscuité. Parfois dans des bâtiments abandonnés. Ces enfants sont abandonnés par leurs parents. Ils doivent mendier pour se nourrir et depuis quelques années, doivent mendier pour entretenir le maître coranique et sa famille. 

Mais c’est la première fois que l'on voit des enfants enchaînés. Cela semble être nouveau, sinon peu répandu, dans les écoles coraniques. Les Sénégalais ont condamné dans leur majorité ce fait qui renvoie à la pratique de la traite négrière. 

Amnesty International a plusieurs fois sensibilisé sur le châtiment corporel et la mendicité qui est largement pratiquée dans ces écoles coraniques. Cela a porté ses fruits comme en Casamance, où il n’y a presque plus de mendicité. Mais dans certaines régions, les gens continuent de faire de la résistance. Nous demandons à l'État et à la justice d’être fermes sur cette question. Nous attendons un verdict qui doit être un signal très fort envoyé à tous ces marabouts qui ont recours à cette pratique.
 
Article écrit par Hermann Boko (@HermannBoko).