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Après des semaines de répression au Soudan, deux frères ont décidé de faire cadeau aux familles de portraits en mémoire aux "martyrs de la révolution soudanaise". Composés de photos des victimes, ces mosaïques de 2 mètres de haut et de large se veulent une reconnaissance à la jeunesse qui "a écrit le mot liberté avec son sang et son âme".

Les deux frères jumeaux, Mirghani et Osman Mohamed Salih sont des artistes indépendants. Ils ont commencé par faire des mosaïques sur la révolution, puis par réaliser des portraits géants de victimes de la révolution depuis janvier 2019. Les frères n’ont aucune affiliation politique et leurs œuvres contribuent à rappeler aux familles que leurs enfants, tués lors de la répression des factions de l’armée soudanaise en juin 2019, ne sont pas morts pour rien.


Depuis décembre 2018, le Soudan connaît un soulèvement qui appelle à l’instauration d’un pouvoir démocratique et civil. Après la destitution d’Omar El Béchir, au mois d’avril, qui a présidé le pays d’une main de fer pendant près de trois décennies, l’armée a conservé le pouvoir. Refusant le pouvoir militaire, les manifestants ont été violemment réprimés, notamment début juin 2019, où plus de 100 personnes ont été tuées en trois jours.

Des "Kendakat" à la célébration de la destitution de Béchir


Mirghani Mohamed Salih vit depuis quelques années aux Émirats arabes unis. Il raconte les débuts de ce projet :
 
En tant qu'expatrié, ça a été très dur pour moi de me sentir appartenir à la jeunesse de mon pays qui faisait la révolution depuis fin 2018. Je me suis tourné vers l’art pour contribuer à ma façon à cette révolution qui a fait tomber le régime d’Omar el-Béchir. 

La toute première mosaïque que nous avons réalisée rend hommage aux "Kendakat", les femmes qui prennent la tête des cortèges de manifestants, scandent les poèmes et les hymnes et rejettent les bombes lacrymogène sur les forces de sécurité. Avec mon frère Osman, nous avions rassemblé en février des photos de manifestantes poings levées ou de militantes blessées, et nous en avons créé un portrait de "Habbouba", un symbole folklorique de la grand-mère ou de la maman soudanaise, qui a travaillé sans relâche toute sa vie.
Réalisation vidéo : Osam et Mirghani Mohamed Salih

Après ces premiers portraits, c’était le tour d’Omar el-Béchir. Pour cela, j’ai utilisé des photos de la révolution qui circulaient sur les réseaux sociaux, notamment celles qui montraient la violence des affrontements, pour faire un portrait célébrant sa destitution.

Certaines de ces images peuvent choquer. Réalisation vidéo : Osam et Mirghani Mohamed Salih

Mais l’idée de l’hommage aux martyrs a germé lorsque la famille et les amis de l’un des militants les plus connus, Mohamed Matar, m’a contacté pour me demander de réaliser un portrait en mosaïque en mémoire de leur fils. 
Réalisation vidéo : Osam et Mirghani Mohamed Salih

"Tous les proches de la victime contribuent à la réalisation de son portrait"


Les deux jumeaux sont aidés par un troisième acolyte, Ahmad Abou Al-Alaa, qui les a connus lors des sit-in de décembre 2018. C’est lui qui, la plupart du temps, récupère les photos auprès des proches des victimes :

Je suis parti à la recherche des familles des victimes. J’allais les rencontrer chez elles, ce qui était très douloureux. C’est très dur de rappeler à la mère d’un martyr la disparition de son enfant, cela fait remonter beaucoup de peine. Certaines familles ont encore du mal à faire leur deuil. Alors je n’insiste pas, ou je reviens bien plus tard. 

Au début, les familles ne comprenaient pas le but de ces œuvres. Mais, grâce au réseau des mères de martyrs, qui se connaissent grâce aux groupes sur les réseaux sociaux, elles ont vu notre travail et ça les a convaincues.

Je demande surtout des photos joyeuses de la victime : des photos de son enfance, des souvenirs de son militantisme, de bons moments en compagnie de ses proches, etc. De cette manière, tous ses proches composent le portrait mosaïque du martyr. 
Le trio rend visite à la famille de Mahjoub Tej pour lui offrir son portrait

Le processus peut prendre des semaines. Nous demandons aux familles de nous fournir 100 photos minimum, pour un portrait de meilleure résolution. Les photos sont ensuite multipliées en 2 000 à 5 000 exemplaires et assemblées sur le logiciel Turbomosaic pour faire une grande mosaïque. 

Au final, ce sont les portraits de plus de 250 victimes que ce groupe entend réaliser, afin de les offrir à leurs proches, comme le souligne Mirghani :
 

Le but de nos portraits est que les familles des victimes conservent une belle image de leurs enfants. Un cas m’a profondément choqué : celui du jeune Koussay, dont le corps a été retrouvé dans la rivière tout bleu et gonflé. C’était terrible pour sa famille. En en faisant le portrait, nous espérons que celle-ci se souviendra plutôt de son beau visage jeune et plein de vie. Nous leur permettons de revivre tous les bons moments vécus à travers chaque photo de Koussay composant la mosaïque. 
Réalisation vidéo : Osam et Mirghani Mohamed Salih

Les deux frères comptent également porter leur travail au-delà de la capitale, Khartoum, afin d’aller "à la rencontre des familles, voir la joie et l’émotion dans leurs yeux". Ils veulent également que leurs œuvres servent les revendications des défenseurs de la justice transitionnelle : 
 
Mardi encore [le 26 novembre 2019, NDLR], les familles des victimes ont manifesté car la justice a classé des dossiers incriminant les Forces de soutien rapide (FSR) de Mohamad Hamdan Daglo, qui ont été impliquées dans le massacre du 3 juin. Je n’ai pas non plus oublié Hametti [surnom donné au général Mohamad Hamdan Daglo, NDLR] : je lui ai dédié un portrait à partir des photos des victimes, pour signifier qu’il a leur sang sur les mains.
Certaines de ces images peuvent choquer. Réalisation vidéo : Osam et Mirghani Mohamed Salih
Au total, la répression des manifestations du 3 juin 2019 a tué 108 manifestants et blessé 700 autres.