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Un mouvement de contestation sans précédent secoue la Colombie depuis le 21 novembre, pour dénoncer la politique du président Iván Duque. Le 25 novembre, un hôpital de Bogota a annoncé la mort d’un jeune manifestant de 18 ans, qui avait reçu un projectile dans la tête, tiré par la police, 48 heures auparavant. Il était devenu l’un des symboles de la répression policière, alors que les affrontements avec les forces de l’ordre avaient déjà fait trois morts et environ 500 blessés. 

Âgé de 18 ans, Dylan Cruz avait été touché à la tête le 23 novembre, alors qu’il courait, comme le montrent plusieurs vidéos tournées dans le centre de Bogota. Dans celle ci-dessous, on entend ainsi un tir (0’02), puis on le voit s’écrouler au sol, sur un passage-piéton. 


Dans ces deux autres vidéos, on voit des agents de l’escadron mobile anti-émeutes (ESMAD), une unité spéciale de la police, avancer dans la rue. Puis l’un deux tire. On aperçoit alors le jeune, étendu sur le passage-piéton, un peu plus loin, et on entend : "Ils l’ont touché ! Ils l’ont blessé ! Tranquilles ! Pas de violence !" Des personnes habillées en rouge viennent ensuite lui prodiguer les premiers secours. 


"Le policier l’a clairement visé, donc ce n’était pas une erreur"

Alexandra González est membre de la Fondation Comité de solidarité avec les prisonniers politiques, une organisation de défense des droits de l’Homme. Elle était sur place quand Dylan Cruz a été touché.
 
Cette manifestation était pacifique : personne ne lançait de pierres ou ne faisait de graffitis. Mais l’ambiance a été très tendue : les agents de l’ESMAD ont lancé du gaz lacrymogène en direction des manifestants à plusieurs reprises, ils les ont encerclés à un moment donné… Donc les manifestants ont dû courir à plusieurs reprises, et certains ont renvoyé des cartouches de gaz en direction de la police.

J’ai filmé le moment où le policier a tiré sur Dylan Cruz [voir ici, à 4’08, NRLR]. Il l’a clairement visé, donc ce n’était pas une erreur, surtout que d’autres policiers avaient également tiré sur d’autres manifestants avant, en les visant. Je les ai d’ailleurs entendus dire plusieurs fois : "Frappe-le, frappe n’importe qui, mais frappe-le." Ils avaient des armes que l’on utilise pour lancer du gaz lacrymogène.

Des étudiants en médecine se sont immédiatement approchés de Dylan Cruz pour lui procurer des soins, suivis de membres de la Défense civile et de la Croix-Rouge. Nous avons également formé un cordon autour de lui, pour qu’il n’y ait pas de gens trop proches. Mais des agents de l’ESMAD ont quand même tiré une cartouche de gaz lacrymogène et une balle en caoutchouc alors que nous étions en train de nous occuper de lui ! Puis une ambulance est arrivée au bout de 25 minutes seulement, pour l’amener à l’hôpital [un syndicat étudiant a également dénoncé ce temps d’attente, jugé trop long, NDLR].

Le 23 novembre, l’hôpital avait déclaré que Dylan Cruz avait un "traumatisme crânio-encéphalique [causé par un objet] pénétrant", sans en préciser la nature, mais que sa vie n’était pas en danger. Mais le 25 novembre dans la soirée, il a finalement annoncé qu’il était mort, après avoir passé plus de 48h dans une unité de soins intensifs.

Un symbole de la répression policière 

Avant même l’annonce de sa mort, le cas de Dylan Cruz avait suscité une émotion particulièrement vive en Colombie, en raison de la gravité de sa blessure, devenant l’un des symboles de la répression policière. Dans la soirée du 23 novembre, de nombreuses personnes s’étaient ainsi rassemblées à l’endroit où il avait été touché, pour lui rendre hommage. 


Plusieurs organisations de défense des droits de l’Homme avaient alors dénoncé "l’usage excessif de la force de la part de l’ESMAD". Pour sa part, le Procureur général de la nation avait annoncé l’ouverture d’une enquête et dénoncé le fait que l’ESMAD ne laissait pas les manifestations se dérouler normalement, en violation de l’article 37 de la Constitution. Le président de la République et le commandant de la police métropolitaine de Bogota avaient également annoncé l’ouverture d’une enquête.

D’autres images de violences policières

Depuis le début des manifestations, d’autres images de violences policières ont été diffusées sur les réseaux sociaux, dénoncées notamment par Amnesty International. Dans la vidéo ci-dessous, on voit ainsi un policier tirer sur une personne qui court, à un mètre de distance environ (0’10).


Dans cette autre vidéo, un policier lance une pierre en direction de la personne qui filme depuis une fenêtre, pendant que ses collègues tirent quelqu’un au sol.


Autre exemple : dans cette vidéo, un policier donne un coup de pied à une femme, au niveau du visage (0’10), qui s’écroule alors.  


Une contestation à l’ampleur inédite en Colombie

Le mouvement de contestation qui secoue la Colombie a commencé le 21 novembre, avec une grève nationale - une première depuis 1977. Ce jour-là, des centaines de milliers de personnes ont défilé dans les rues du pays, globalement de façon pacifique. Puis les manifestations se sont poursuivies les jours suivants, accompagnées de "concerts de casseroles" en soirée (technique de protestation, consistant à frapper des casseroles). Un couvre-feu a également été décrété le 22 novembre dans la capitale.

Les manifestants s’opposent à la volonté du gouvernement de flexibiliser le marché du travail, d’augmenter l'âge de la retraite, et d’affaiblir le fonds public des retraites en faveur d'entités privées. Ils réclament également davantage de moyens pour l'enseignement public, l’application de l’accord de paix signé avec les Farc, ou encore dénoncent l'assassinat de plus d’une centaine de leaders sociaux depuis l'arrivée d’Iván Duque au pouvoir, en août 2018. Ce dernier a lancé un dialogue national le 24 novembre.

Article écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier).