Alors que la grève des médecins du service public au Zimbabwe entame sa 11e semaine, de part et d’autre du pays, des citoyens se tournent vers les réseaux sociaux : ils y cherchent des solutions au blocage d’accès aux soins médicaux et y organisent des cliniques mobiles. Les militants et les professionnels de la santé craignent que la situation ne mène à un énorme désastre sanitaire.

Le secteur de la santé publique au Zimbabwe se détériore, alors qu’il était considéré comme l’un des plus performants du continent africain. Et pour cause : depuis le 3 septembre 2019, une grève des médecins du service public rend de plus en plus difficile l’accès aux soins. C’est la seconde grève observée en moins d’un an dans le pays. Les médecins exigent une augmentation salariale –nécessaire face à la vie extrêmement coûteuse (le taux d’inflation au Zimbabwe est actuellement l’un des plus élevés du monde).

Le gouvernement a annoncé le mois dernier qu’il avait doublé les salaires des médecins. Mais pour ces derniers, cet effort n’est pas suffisant : leurs revenus mensuels ne s’élèvent qu’à seulement 2 000 dollars zimbabwéens (l’équivalent de 118 €). En réponse à la grève, le gouvernement a licencié 211 des 1 800 médecins grévistes  le 8 novembre dernier.

Le 16 septembre 2019, médecins et infirmiers dénonçaient la disparition suspecte du leader de leur syndicat, Dr Peter Magombeyi, à Harare. Le leader est réapparu le 19 septembre, après cinq jours durant lesquels les syndicalistes affirment qu’il a été séquestré et torturé

Dans les hôpitaux, les patients zimbabwéens sont donc refoulés, par manque  de médecins pour les soigner, ou même d’infirmiers et sages-femmes également en grève. Les enfants âgés de moins de 5 ans bénéficient de soins gratuits dans les hôpitaux. Mais le reste de la population, cependant, doit payer pour des soins médicaux.  Plusieurs millions de personnes sont ainsi privées de soins, n’ayant pas les moyens de se tourner vers les cliniques privées, beaucoup trop chères. 

Chaque citoyen zimbabwéen répond donc à sa manière à cette situation : Une femme âgée de 72 ans a été érigée en héroïne locale après qu’elle ait transformé son appartement en une salle d’accouchement improvisé. Elle a aidé à donner naissance à plus de 100 nouveau-nés.

Dans cette vidéo publiée par le directeur Sud Afrique de Human Rights Watch, une femme accouche sur le plancher d’un appartement en banlieue de la capitale zimbabwéenne. Vidéo de Dewa Mavhinga.

Mais d’autres ont choisi d’investir les réseaux sociaux pour combler les manques et soigner les patients là où ils sont.

"Nous recevons des messages de citoyens ayant besoin d’assistance médicale"

Wellington Mahohoma, bénévole et entrepreneur dans la technologie âgé de 37 ans, a fondé Citizwean Clinics, une clinique mobile à Bulawayo, la deuxième plus grande ville du Zimbabwe. Il a travaillé notamment avec Freeman Chari, un militant zimbabwéen installé aux États-Unis, lui aussi entrepreneur en technologie.

Ensemble, ils ont collecté des fonds sur la plateforme GoFundMe, et les ont utilisés pour aider les Zimbabwéens durant les crises récentes. Wellington Mahohoma a aidé à collecter 96 € plus tôt cette année pour assister les victimes du cyclone Idai.

D’habitude, nous avons recours à la plateforme GoFundMe pour faire une levée de fonds et aider les gens sur le terrain. Lorsque les médecins sont entrés en grève, nous avons commencé à recevoir des messages de détresse des citoyens, qui demandaient : "Mon père ou ma tante se sent mal, mais aucun médecin n’est disponible dans les hôpitaux. Pourriez-vous l’aider, s’il vous plaît ? ".

Les seniors et les enfants dépendent essentiellement des hôpitaux gouvernementaux. Une consultation dans une institution privée coûte 20 dollars américains (18 €), en excluant le prix des médicaments. Cela semble insignifiant, mais, pour la perspective, un instituteur gagne 50 dollars (45 €) par mois.

Des gens patientent à Citizwean Clinics, la clinique mobile bénévole de Wellington Mahohoma, à Bulawayo, le 22 novembre. Photo Wellington Mahohoma.

Nous tenons des cliniques mobiles, et nous faisons des consultations domestiques lorsque les patients ne sont pas en mesure de se déplacer. Nous avons seulement commencé à soigner les malades mercredi, et, jusque-là, nous avons consulté près de 400 personnes.

Nous dépendons de près de 118 médecins, infirmiers et pharmaciens bénévoles, même si de plus en plus de professionnels nous rejoignent sur internet et via WhatsApp. Nous achetons les médicaments et le matériel. Après Bulawayo, nous irons probablement à Harare, mais nous pensons également à intervenir dans les zones rurales, là où il n’y a vraiment pas d’assistance.

Des gens font la queue devant Citizwean Clinics, la clinique mobile bénévole de Wellington Mahohoma, à Bulawayo, le 22 novembre. Photo Wellington Mahohoma.

En ce moment, je suis en route accompagné d’un médecin et d’un infirmier pour consulter un monsieur de 70 ans, qui a eu une attaque et fait de l’hypertension. Il nous avait contactés sur WhatsApp. Nous proposons un numéro sur lequel les gens peuvent nous contacter et demander de l’aide.

"C’est comme essayer de retenir l’eau coulante avec ses mains"

Soigner via les réseaux sociaux, tous les médecins zimbabwéens n’y croient pas forcément.

Le Dr Matara, qui s’identifie lui-même comme défenseur des droits de l’Homme, a lui-même été confronté à une situation où il a aidé un patient via les réseaux sociaux.

Une vidéo de l’hôpital désormais déserté, prise par le journaliste Hopewell Chin’ono le 17 novembre.

Il y a quelques jours, un journaliste zimbabwéen a tweeté qu’une dame âgée était gravement malade et ne savait pas vers qui se tourner pour de l’aide médicale. J’ai répondu à ce tweet, et la dame ainsi que sa famille sont venues à mon cabinet. Je l’ai soignée gratuitement. Seulement, si on suit ce journaliste sur Twitter, on constatera qu’il y avait un autre cas similaire, sauf que le malade est décédé. Personne n’a répondu à l’appel au secours.

Le journaliste Hopewell Chin’ono a posté ce tweet le 20 novembre afin de trouver un médecin qui soignerait une dame malade, dans l’absence de soins médicaux publics.

Même si ce genre d’initiatives citoyennes est noble, ça ne peut pas constituer une solution durable ou permanente. C’est comme essayer de retenir de l’eau coulante avec ses mains. Nous pouvons aider un ou deux citoyens pour l’instant, mais nous n’avons pas les moyens de couvrir tout le pays.
Le problème, c’est qu’aujourd’hui, si vous rentrez dans l’hôpital de Parirenyatwa – qui est le plus grand hôpital central du pays – on se croirait dans une ville fantôme. Personne dans les couloirs. Auparavant, les patients trouvaient difficilement des lits, à cause de la forte fréquentation du lieu. Vous vous demandez : mais où sont partis tous les patients ? Et bien ils meurent chez eux, de maladies facilement curables.
La meilleure solution serait que le gouvernement améliore le secteur médical public, de s’assurer du bon équipement des hôpitaux et de la bonne rémunération de leurs salariés, afin qu’ils puissent en vivre.

La rédaction des Observateurs a contacté le ministre de la Santé publique Obadiah Moyo, qui n’a pas donné de réponse.

Cet article a été rédigé par Ariana Mozafari.