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Une vidéo partagée le 16 novembre par une journaliste libanaise montre des réfugiés syriens faisant la queue devant un distributeur automatique. La journaliste les interroge et filme l’un d’eux au moment où il retire des billets. Publiée à un moment où le pays traverse une crise de liquidités qui empêche même certains Libanais de toucher leur salaire, cette vidéo a suscité une vague de commentaires où la journaliste a été accusée de vouloir attiser le sentiment anti-syrien.

Zahra Fardoon, journaliste indépendante, a publié la vidéo sur sa page Facebook "Zahra Cam" en l’accompagnant de ce commentaire :"Une queue de Syriens qui retirent un par un de l’argent d’un distributeur sur la route de Zahlé-Baalbek… en pleine révolte du peuple libanais qui ne reçoit pas son salaire et alors que les banques ferment en pleine crise économique".


Dans cette vidéo de trois minutes, Zahra Fardoon dit :"Je passais par cette route de Baalbek, j’ai vu cette scène, je n’ai pas pu m’empêcher de m’arrêter : une queue de nos frères migrants syriens". Dans la vidéo, elle leur demande ce qu’ils font là, l’un d’eux répond qu’ils viennent tirer l’argent "des nations". Zahra Fardoon avance ensuite jusqu’à la tête de la queue, filme un homme qui retire quatre ou cinq billets de 100 000 livres libanaises (presque 60 euros) et lui dit : "La chance ! Cela fait un moment que je n’ai pas vu ça ! Vous touchez des livres et non des dollars ?" (les deux monnaies sont utilisées au Liban). Puis elle demande :"Cela vient des Nations unies ? Puis un Libanais qui passe lui dit :"Nous on ne touche rien, on ne reçoit pas nos salaires".
 

Pourquoi ça pose problème ?
 

Car cette vidéo intervient au moment où la monnaie locale est en dévaluation par rapport au dollar. Les Libanais sont désormais limités même pour des retraits en livres libanaises. Selon le communiqué de l’Association des banques du Liban, les retraits en monnaie locale sont désormais plafonnés à 1 000 dollars (soit 903 euros) par semaine, afin d’empêcher les détenteurs de comptes d’épargne de vider leurs comptes. Dans les faits, ces plafonds n’arrivent même pas à 500 dollars. De même, l’envoi et la réception d’argent de l’étranger est également entravée, dans un pays où une partie de la diaspora envoie régulièrement de l’argent au pays.

>> À voir sur les Observateurs : 
Des banquiers libanais refusent la monnaie locale en pleine crise économique

"C’est ridicule de les présenter comme des privilégiés"

Wadih al-Asmar est le président du Centre libanais des droits de l’Homme, qui suit de près la situation des réfugiés syriens au Liban.

Les personnes qu’on voit sur cette vidéo ne sont pas juste des "migrants ", ce sont des réfugiés, inscrits auprès du Haut-Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés (HCR). L’argent qu’ils retirent c’est "l’aide hivernale" que le HCR donne aux réfugiés mais également aux familles libanaises les plus démunis, afin qu’ils puissent payer le chauffage, les médicaments, etc.

En regardant la vidéo, on a l’impression que ces Syriens reçoivent des mille et des cents. En réalité, la somme ne dépasse pas les 560 000 livres [soit 335 euros, NDLR], selon la taille des familles, pour cinq mois, et ils reçoivent la totalité de la somme en un seul retrait. Cela leur fait une moyenne de 120 000 livres par mois [67 euros, NDLR], c’est ridicule de les présenter comme des privilégiés [ainsi que le laisse entendre le commentaire de la journaliste, NDLR].

Les réfugiés inscrits auprès du HCR reçoivent un SMS les informant que cet argent est à leur disposition. Un réseau de banques libanaises [y compris la banque franco-libanaise, dont on aperçoit le nom sur l’enseigne à la première seconde de la vidéo, NDLR]...  est conventionné avec l’agence onusienne pour les munir de cartes de retrait. Le moment venu, les réfugiés se réunissent et se déplacent généralement en groupe pour aller retirer cet argent collectivement. Ce qui explique la longue queue. 


La rédaction des Observateurs de France 24 a contacté la Banque Libano-Française. Celle-ci nous a confirmé avoir donné des cartes de retrait aux réfugiés inscrits auprès du HCR pour retirer cette aide. S’agissant de l’argent de l’ONU et non de particuliers, ces sommes ne sont pas bloquées par les banques.
 

"Cette vidéo sert la classe politique qui stigmatise les réfugiés"

Plusieurs incidents ont été signalés autour de distributeurs automatiques de la ville de Zahlé, dans la Bekaa, où la vidéo a été tournée et où vivent de nombreux réfugiés syriens. Ces derniers se faisaient agresser au moment où ils venaient retirer cette aide financière, ce qui a poussé l’armée libanaise à intervenir.

En tant que militants pour les droits des réfugiés syriens, nous avons préféré ignorer cette vidéo plutôt que de la commenter. Ce discours qui, l’air de rien, stigmatise les réfugiés syriens verse dans l’intérêt d’une partie de la classe politique au pouvoir, et spécialement du Courant patriotique libre [le parti du président libanais Michel Aoun, NDLR] qui a beaucoup nourri un sentiment xénophobe à l’encontre des Syriens [notamment par le biais du chef du parti et gendre du président de la République, Gebran Bassil, également ministre des Affaires étrangères et des Émigrés, NDLR].

Cette classe politique continue à pointer les réfugiés syriens du doigt et les accuse d’être responsables dans la crise économique actuelle. Mais ce discours haineux a été battu en brèche avec la mobilisation populaire au Liban [beaucoup de commentaires en dessous de la vidéo reprochaient à la journaliste son discours haineux envers les Syriens :"On dirait que c’est toi qui les payes de ta poche !" peut-on entre autres lire dans les commentaires, NDLR]. Ceux qui manifestent ne font pas de différence entre eux et les réfugiés, ils estiment que tout le monde est victime de la situation dans le pays.

Les manifestations qui ont commencé à la mi-octobre au Liban et la crise politique qu’elles engendrent sont la conséquence de la crise économique et sociale qui frappe le pays depuis la fin de l’été. L’étincelle a été la décision du gouvernement, abandonnée depuis, d’imposer une taxe sur les échanges WhatsApp, dans un pays miné par la corruption.


Cet article a été rédigé par Sarra Grira.