Observateurs

Des photos mettant en scène des gardiens de prison allongés sur des brancards et respirant artificiellement à l’aide de masque à oxygènes, publiées par la direction de l’administration pénitentiaire marocaine le 13 novembre sont devenues la risée des internautes de la région du Rif, qui les parodient sur les réseaux sociaux. 

Les photos étaient censées montrer les "preuves de blessure "des personnels de la prison de Ras El Ma, près de Fès, où sont détenus d’anciens manifestants du Rif, une région du nord-est marocain qui s’est soulevée fin 2016 contre la pauvreté et la précarité.  

Dans sa publication, la Délégation marocaine générale à l’Administration pénitentiaire et à la réinsertion (DGAPR) affirme que les gardiens ont été agressés par six détenus militants du Rif. Parmi ces prisonniers, se trouve Nasser Zefzafi, un des leaders du mouvement, condamné à 20 ans de détention en mai 2017 pour avoir "porté atteinte à la sécurité de l'État ".

Tout avait commencé avec un document audio de 1h25 enregistré en prison par Nasser Zefzafi le 31 octobre, dans lequel il affirmait avoir subi des humiliations et des agressions sexuelles depuis son incarcération.

Le même jour, les six détenus se sont vus refuser un appel téléphonique familial. En protestation, ils avaient refusé de gagner leurs cellules avant d’y être emmenés de force, entièrement dénudés et battus selon leurs avocats respectifs. La Délégation pénitentiaire a enfin décidé de placer les six militants du Hirak en isolation et de les priver de visites pendant 45 jours.

Des photos ridiculisées

Les photos parodiques prises par les internautes dénonçant la mauvaise foi de la Délégation de l'administration des prisons

Dès leur publication, ces images des gardiens de prison ont suscité les moqueries des internautes du Rif. A travers le hashtag #DrabniZefzafi (“Zefzafi m’a frappé” en français), un florilège des détournements a dénoncé les "fausses informations "propagées par l’administration pénitentiaire. Dans cette publication, cet avocat rifain s’insurge contre la "délégation du mensonge ":

"Visiblement on constate que les photos sont une mise en scène médiocre. Le "réalisateur "aurait dû ajouter de la sauce rouge pour rendre ses "acteurs "plus crédibles (…) L’implication de la Délégation des prisons dans la torture des prisonniers politiques a été exposée (…) elle s’est décrédibilisée en s’empressant de réagir de manière maladroite "

Les photos parodiques prises par les internautes dénonçant la mauvaise foi de la Délégation de l'administration des prisons


Avec leurs parodies, les internautes dénoncent également les conditions de détention des militants du Rif. Dans son message audio, Nasser Zefzafi détaille des actes de torture et des agressions sexuelles qu’il dit avoir subis à la prison d'Oukacha à Casablanca, puis à celle de Ras El Ma. "Des gardiens agressent sexuellement les détenus du Hirak, sans se cacher, devant les autres prisonniers et gardiens ", décrit Zefzafi. Il dit avoir subi depuis son arrestation blessures, viols et humiliations. Il rapporte notamment s’être fait uriner dessus par des agents.

En quelques heures, l’enregistrement devient viral sur les réseaux sociaux marocains.

Le Conseil National des droits de l'Homme, un organisme qui dépend du gouvernement, a rencontré de son côté Zefzafi le 7 et le 8 novembre et a affirmé dans un rapport qu’il n’y avait aucune trace de torture, ni sur le corps du détenu ni dans la prison en général.  L’administration pénitentiaire a corroboré ce rapport, affirmant que même si les détenus ont été frappés, c’était en raison de leurs "très graves violations de la loi régissant les prisons ".

Selon ce communiqué, les coups ont été donnés aussi bien du côté des gardiens que des prisonniers, "suite à un acte de désobéissance ".
 

Trois détenus en grève de la faim

Depuis les incidents du 1er novembre, trois des six détenus sont entrés dans une grève de la faim. Une "délégation officielle "a rendu visite à Zefzafi une dizaine de jours plus tard à la prison de Ras Al Ma et lui a demandé d’interrompre sa grève de la faim, promettant de révoquer en échange et de l’autoriser à recevoir à nouveau des visites familiales.

Dans un communiqué du 5 novembre, le Procureur Public s’était déclaré disposé à ouvrir une enquête sur les actes de torture subis par Nasser Zefzafi, soulignant toutefois que l’enquête débutera “si le détenu apporte de nouvelles preuves”.


Article écrit par Fatma Ben Hamad.