Alors que les habitants de Bagdad ont à nouveau envahi les rues dimanche 17 novembre, répondant à l’appel à la grève générale, des images montrant des vues aériennes de la place Tahrir, un des principaux lieux de manifestation, ont à nouveau circulé. Ces images sont prises depuis "restaurant turc", un immeuble qui surplombe la place, devenu le QG des manifestants.

"Ici, c’est le mont Ohod !" C’est ainsi que les manifestants de Bagdad baptisent leur forteresse, sur la façade de laquelle s’étalent les banderoles portant les diverses demandes des manifestants.


"Le symbole de la révolution du 25 octobre, le restaurant turc, affiche d'importantes banderoles".

Le mont Ohod fait référence à une bataille menée par les premiers musulmans, en 625. Heba Assem, une manifestante de 26 ans, familière des lieux, explique :

Certes, cette bataille a été perdue par les musulmans parce qu’au lieu de tenir leur position sur le mont Ohod, ils ont désobéi aux ordres pour aller récupérer le butin sur le champ de bataille. Mais la leçon que nous en tirons, c’est qu’il nous faut tenir notre position au "restaurant turc" et ne la lâcher sous aucun prétexte.

Les manifestants se sont à nouveau emparés de la place Tahrir dimanche 17 novembre, à Bagdad.

"Les manifestants s’y sont installés pour empêcher les snipers de le faire"

Ce "mont" ou cette position, c’est un immeuble de quatorze étages, situé entre la place Tahrir, où se rassemblent les manifestants, et le pont Al-Joumhouriya, qui mène à la zone verte, où se trouvent les institutions officielles irakiennes et l’ambassade des États-Unis. Autant dire que l’endroit est stratégique, et son emplacement et sa hauteur, permettent ainsi de filmer tout ce qui se passe sur la place, y compris la répression. À tel point que le hashtag "le restaurant turc" est devenu un symbole pour tweeter à propos du soulèvement en Irak, même dans les autres villes du pays.

Heba continue :

L’immeuble est surnommé ainsi car il abritait un restaurant turc un il y a quelques années, au dernier étage. Le bâtiment était complètement abandonné avant que les manifestants ne choisissent d’y élire domicile au tout début du soulèvement [début octobre 2019, ndlr]. C’était à la fois pour y trouver refuge mais également pour empêcher que les snipers s’y installent.


>> Lire sur les Observateurs : Manifestations meurtrières en Irak : "J’ai vu des gens se faire tirer dessus par des snipers"

Il faut imaginer que l’immeuble était complètement à l’abandon avant cela. Les bénévoles ont fait un travail extraordinaire : ils ont nettoyé le parking et repeint ses colonnes aux couleurs du drapeau irakien, et des ingénieurs syndicalistes ont même réussi à ramener l’électricité et remettre en marche l’ascenseur ! 


Photo du parking de l'immeuble "le restaurant turc", avant et après sa restauration par les manifestants.

Photos montrant les ingénieurs bénévoles après la remise en marche de l'ascenseur de l'immeuble.

"Ces jeunes m’épatent !"

Des manifestants moins jeunes trouvent également un élan solidaire dans ce QG. C’est le cas de Wissam, ouvrier en bâtiment de 44 ans, qui y passe souvent :

C’est un abri qui permet aux manifestants qui ne rentrent qu’occasionnellement chez eux de se changer, de manger, de se reposer, avant de retourner sur la place pour manifester. Il permet aussi de retrouver son souffle après les attaques aux bombes lacrymogènes.

C’est également devenu un lieu de retrouvailles et de convivialité. Les manifestants de la place Tahrir ne sont pas que bagdadis, certains viennent des villes du sud du pays et ne rentrent chez eux qu’à la fin de la semaine. Entre temps, ils habitent au "restaurant turc". J’en ai moi-même connu quelques-uns.

Les jeunes de cet immeuble m’épatent ! Ils n’ont pas ménagé leurs efforts pour transformer le lieu. Vous imaginez : ils ont même installé une bibliothèque où l’on peut s’installer et lire gratuitement ! Mais ils restent attentifs et sur leurs gardes : pour entrer dans l’immeuble, il faut accepter de passer par une fouille, afin de protéger les résidents à l’intérieur.

Photo de la "bibliothèque des martyrs de Tahrir".
 

Car la vie n’est pas toujours de tout repos au "restaurant turc" : le 26 octobre, les forces de l’ordre ont attaqué l’immeuble et ont momentanément dispersé les manifestants qui s’y trouvaient, mais qui sont revenus peu de temps après. Pour beaucoup de manifestants, l’objectif était de récupérer un endroit stratégique pour les snipers, ce qui risquait de rendre la répression plus efficace.

La grève générale de dimanche a été très suivie, tandis que la "bataille des ponts" - qui relient les rives du Tigre ainsi que l’est et l’ouest de la capitale- se poursuit entre manifestants et forces de l’ordre : après avoir repris le contrôle de trois ponts investis par les manifestants, les forces de l’ordre se sont à nouveau retirées du pont de Sinak, parallèle à celui d’Al-Joumhouriya.

Le gouvernement irakien semble en effet revoir sa stratégie de répression violente et qui a fait jusque-là plus de 300 morts et des milliers de blessés : aucun tir à balle réelle n’a été signalé dimanche 17 novembre.

Article écrit par Sarra Grira.