Une vidéo virale qui prétend révéler la présence de pastilles de poison à l’intérieur de gâteaux industriels fabriqués en Turquie a fait le tour du monde depuis fin octobre. Mais plusieurs indices permettent d’invalider l’hypothèse d’une tentative d’intoxication à l’échelle planétaire.

Dans la vidéo, un homme – dont on ne voit que les mains – ouvre précautionneusement l’emballage visiblement scellé d’un gâteau fourré à la crème de noix de coco de la marque Luppo, produite par le fabricant turc Şölen . Il émiette le biscuit, pour en sortir deux petits comprimés blancs.

Selon la plupart des légendes qui accompagnent cette vidéo, ces cachets provoqueraient des “paralysies”, des “paralysies cérébrales permanentes” ou encore des “étouffements".

En Italien, la légende de cette publication vue plus de six millions de fois : "Des collations fabriquées en Turquie, avec les pilules que vous voyez à l'intérieur, causent une paralysie. Ils ont été envoyés en Israël et en Italie. Ne les achetez pas et ne les mangez pas. La Turquie joue avec le feu..."

Depuis début novembre, sur Facebook, Twitter et WhatsApp, les publications reprenant cette vidéo sont vues plusieurs milliers, voire plusieurs millions de fois. À chaque fois, les internautes s’alarment de la vente de ces gâteaux supposés être empoisonnés “en Italie”, “aux États-Unis et en Israël” ou encore “au Mexique”.



Les occurrences les plus anciennes de cette vidéo remontent au 28 octobre.

Où a été tournée cette vidéo ?

Le gâteau parfum noix de coco et son emballage bleu ne figurent pas dans le catalogue disponible sur le site de Şölen. Mais le fabricant a confirmé à Teyit, un média turc de vérification, qu’il produisait bien ce biscuit et lui a fourni des rapports d’analyse en laboratoires datés de septembre, démentant la présence de toute substance toxique. L’entreprise précise en outre que le gâteau parfum noix de coco n’est vendu qu’à l’export.

Emballage du gâteaux fourré à la crème de noix de coco. Envoyé par Sölen à Teyit

Toujours selon Teyit, plusieurs éléments amènent à penser que la vidéo a été tournée en Irak, et plus précisément dans la région autonome du Kurdistan irakien.

À travers la vitre du congélateur au-dessus de laquelle le gâteau est examiné on distingue nettement un autre produit turc : un poulet surgelé de la marque Aspiliç, dont le plus grand client à l’export est l’Irak.

Capture d'écran


Le média italien Open a repéré plusieurs publications comparables sur Facebook. Une vidéo et une série de photos publiées le 2 novembre par un compte arborant en guise de photo de profil l’emblème du gouvernement régional du Kurdistan irakien, montre des morceaux de gâteaux de la même marque contenant eux aussi des cachets blancs. Il n’est pas possible de déterminer si ceux-ci ont été ou non ajoutés après ouverture de l’emballage.


Y a-t-il un mouvement de panique concernant ces friandises turques au Kurdistan irakien ? C’est ce que laissent penser plusieurs messages diffusés sur un compte, qui se présente comme celui du ministère de la Santé du Kurdistan irakien  mas n’est pas certifié par Facebook. Dans une vidéo partagée le 29 octobre, donc avant que la rumeur ne devienne mondiale, on peut voir un homme émietter méthodiquement des gâteaux Luppo à la noix de coco, sans y trouver nulle trace de pastilles. Le 6 novembre, des photos montrent deux hommes inspectant un stock de biscuits.



Cette rumeur pourrait s’inscrire dans un dénigrement plus général des produits turcs au Kurdistan irakien, qui y sont l’objet d’une campagne de boycott en réaction à l’offensive turque contre les forces kurdes dans le nord de la Syrie depuis le 9 octobre.

Comment ces comprimés auraient-ils pu se retrouver dans le gâteau ?

Sans être en mesure de déterminer exactement comment les cachets ont été insérés à l’intérieur du biscuit, certains détails peuvent dissiper les inquiétudes quant à la distribution mondiale de friandises piégées.

L’entreprise turque a communiqué au site Snopes des documents attestant des contrôles de sécurité réalisés par l’entreprise suisse SGS dans les usines où sont produits les Luppo à la noix de coco.

Snopes souligne par ailleurs qu’en se basant sur les informations communiquée par Şölen, le système de filtres utilisés dans la fabrication de ces gâteaux bloque toute particule supérieure à 700 microns (0,7 millimètres). Il est donc assez peu probable que les pastilles aient été placées dans le gâteau avant qu’il soit emballé.

On peut par ailleurs voir très brièvement dans la vidéo que, pendant moins d’une seconde, le gâteau tenu par l’homme dans sa main droite sort du champ de la caméra. Lorsqu’il revient dans le champ, en arrêtant l’image on peut distinguer un trou de forme circulaire sur la surface du gâteau. L’emplacement de ce trou semble correspondre à celui des pastilles.

Capture d'écran

Même si rien ne permet de le prouver, il est possible que, lorsque le gâteau sort du champ, la personne qui filme la vidéo l'ait remplacé avec un autre, dans lequel les pilules auraient pu être placées.

Il existe donc un faisceau d’indices qui permettent d’invalider l’idée que des gâteaux empoisonnés aient été vendus dans le monde entier.

Article écrit par Pierre Hamdi (@PierreHamdi)

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