Observateurs

La contestation populaire qui secoue le Liban depuis le 17 octobre dénonce, parmi de multiples dysfonctionnements, celui de l’économie libanaise : les banques sont restées fermées pendant plusieurs jours et la monnaie locale fluctue. Une vidéo, filmée par un jeune médecin dans sa banque, montre les conséquences de cette crise dans le quotidien des Libanais.

La scène se passe dans la matinée du mercredi 6 novembre, dans une agence de la Banque Misr Liban (BML) de Tripoli (au nord de Beyrouth). L’homme qui se filme en direct sur Facebook est Bilal Karami, médecin urgentiste dans une clinique privée. Il explique aux banquiers qu’il est venu verser en livres libanaises l’équivalent de 330 dollars (soit près de 300 euros) sur son compte, mais que la banque refuse de prendre son versement en monnaie locale.

Au moment, où il termine son explication, on entend une jeune femme, hors champ, dire : "Désolée mais on ne peut pas". Ce à quoi le jeune homme répond : "Mais c’est la devise de votre pays, non ?" Le ton monte ensuite, et les responsables de la banque promettent alors d’accepter le versement.


Bilal Karami a ensuite posté une photo pour montrer qu’il a bel et bien pu faire son versement en livres libanaises.


Au Liban, la livre libanaise et le dollar américain sont indifféremment utilisés au quotidien, pour le retrait, le versement ou les paiements. Mais depuis le début du mois de novembre, avec la réouverture des banques après deux semaines de fermeture, ces opérations sont mises à mal par l’instabilité de la monnaie libanaise.

"Quand j’ai démarré le live sur Facebook, ils se sont empressés de répondre à mes demandes"

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, Bilal Karami explique pourquoi il a filmé cette scène :

J’ai une carte de crédit liée à mon compte chez la BML et, chaque début de mois, je dois verser l’équivalent de 330 dollars [environ 300 euros] comme dépôt de caution. J’ai toujours versé l’équivalent de ce montant en livres libanaises, parce que je perçois mon salaire en monnaie locale [il est courant que des entreprises libanaises paient leurs salariés en dollars, ndlr]. Mais la banque voulait que je le fasse en dollars. J’ai essayé de négocier avec eux, mais c’était peine perdue. J’ai alors démarré le live sur Facebook et là, ils se sont empressés de répondre à mes demandes.

Je suis allé à la banque avec la ferme de volonté de ne pas me laisser marcher sur les pieds parce que ce n’est pas la première fois qu’on me refuse un versement en livres libanaises. C’était déjà le cas le mois dernier. La banque m’a alors demandé d’aller changer mes livres en dollars chez un convertisseur de devises, car ils avaient peur que la valeur de la livre chute après mon versement, et qu’ainsi ils perdent de l’argent.

J’ai obtempéré et j’ai perdu au change, car le taux du marché était de 1 800 livres pour un dollar, alors que le taux officiel à la banque était de 1 530. Il était donc hors de question que je me laisse à nouveau marcher sur les pieds.

C’est simple : tant que la valeur de la livre libanaise n’est pas stabilisée, les banques refuseront de nous laisser retirer de l’argent en dollars et faire des versements en livres libanaises. Ils veulent protéger, à nos dépens, leurs réserves en dollars.

Vidéo tournée au Crédit libanais, où l’on refuse à un client de retirer des dollars en prétextant une rupture de réserve.

Depuis les années 1990, l’économie libanaise avait stabilisé la valeur de la livre libanaise, grâce à l’augmentation des réserves en dollars (un dollar équivalait toujours à 1 500 livres), conséquence directe des investissements étrangers. Mais depuis 2011, la balance des paiements est devenue déficitaire, grignotant ainsi sur la réserve de dollars, notamment à cause du recul des investissements des pays du Golfe et des sanctions américaines contre l’Iran, pays qui investit également au Liban, notamment via le financement du Hezbollah. De fait, le dollar est devenu une denrée rare, et la capacité de la Banque centrale libanaise à stabiliser la valeur de la livre par rapport au dollar a été mise mal, pour finir par chuter depuis cet été. La valeur officielle de la livre est alors passée de 1 507 pour un dollar, à au moins 1 600 sur le marché parallèle.

Article rédigé par Sarra Grira.