Une œuvre d’art a été vandalisée, puis complètement retirée de la Biennale de Karachi, au Pakistan, en l’espace de deux jours, la semaine dernière. Il s’agissait d’un travail de l’artiste pakistanaise Adeela Suleman, appelé "The Killing Fields of Karachi", qui dénonçait des exécutions extrajudiciaires. Cet événement a provoqué la colère parmi les artistes locaux.

"The Killing Fields of Karachi" est une œuvre constituée de 444 piliers en béton, avec des fleurs métalliques par-dessus. Un film sur le père d’un jeune homme ayant été tué par la police complète également l’œuvre. Il s’agit d’une réponse aux 444 exécutions extrajudiciaires ayant été commises dans la zone entre 2011 et 2018, possiblement sous la direction du chef de la police de la province du Sindh (dont Karachi est la capitale), Rao Anwar.

Cette œuvre faisait partie de la deuxième Biennale d’art de Karachi, qui a ouvert ses portes le 27 octobre. Mais ce jour-là, des hommes en civil sont arrivés et ont exigé que l’exposition soit fermée. Leur identité n’a pas pu être confirmée de manière indépendante, mais des officiels de la Karachi Metropolitan Corporation (KMC), une entreprise publique locale, ont déclaré qu’il s’agissait peut-être de militaires. Une partie de la Biennale a donc fermé ses portes à la suite de cela.

Le jour suivant, les piliers de l’œuvre d’Adeela Suleman ont été retrouvés renversés et abîmés. Puis, le lendemain, l’œuvre avait entièrement disparu.

L’œuvre "The Killing Fields of Karachi", le 27 octobre, avant sa destruction et sa disparition.

"Ça m’a donné l’impression que la liberté d’expression de quelqu’un avait été bafouée"

Semyne K. est une amatrice d’art, qui s’est rendue à la Biennale de Karachi le 28 octobre.
 
J'ai été très surprise de voir qu’une grande partie de l’œuvre avait été brisée. Le fait de voir toutes ces pierres tombales renversées et cassées a été très choquant. Ça m’a donné l’impression que la liberté d’expression de quelqu’un avait été bafouée. Je suis allée voir le reste de l’exposition, mais le hall principal était fermé.

 

L’œuvre "The Killing Fields of Karachi", le 28 octobre, après avoir été vandalisée. Photo prise par Semyne K.
 

Pourtant, cette exposition était assez anodine, puisque tout le monde à Karachi avait déjà entendu parler de ces exécutions, surtout celle d’un jeune homme. [Elle fait référence à Naqeebullah Mehsud : Rao Anwar est actuellement poursuivi pour le meurtre de ce jeune homme, NDLR.] Les policiers ont été poursuivis et reconnus coupables dans cette affaire, et le tribunal a même dit que le jeune homme était innocent, et non un terroriste.

Actuellement, les gens continuent d’aller à la Biennale, mais ils semblent moins enthousiastes que lors de la précédente Biennale. Ce qui s’est passé leur a laissé un goût amer.

Ironie du sort, c’est finalement l’œuvre d’Adeela Suleman qui a eu le retentissement le plus fort lors de cette Biennale : elle a fait de l’ombre à tout le reste et donné l’impression que les autres œuvres étaient un peu fades en comparaison.
Semyne K. à l’extérieur de l’entrée principale du hall de l’exposition, fermée, le 28 octobre.
 

"La Biennale s’est désolidarisée de l’artiste"

Après la destruction du travail d’Adeela Suleman, beaucoup de gens se sont rendus à la Biennale pour protester. L’équipe organisatrice de l’exposition a alors déclaré que son travail n’était "pas compatible avec la philosophie" de l’événement, puisque le thème principal de la Biennale était "Écologie et environnement".

Notre rédaction a également échangé avec un artiste – un ancien élève d’Adeela Suleman – qui a souhaité rester anonyme. Le 28 octobre, il a participé à une action de protestation à l’endroit où l’œuvre avait été détruite.

Photo de notre Observateur, prise le 28 octobre.

Je voulais protester contre la destruction de l’œuvre, et aussi dénoncer la réponse de la Biennale, car elle s’est désolidarisée de l’artiste, faisant preuve d’incompréhension par rapport à l’art. Peut-être qu’elle n’avait pas pleinement conscience de ce que ce travail représentait, mais je ne vois pas comment c’est possible. De plus, l’équipe de la Biennale a laissé entendre qu’il n’y avait pas de place pour la politique. Mais l’art est politique par nature. En plus, ce qui est encore plus déroutant, c’est que le conservateur de la Biennale a ensuite déclaré qu’il soutenait Adeela Suleman.

Lors de notre action, les gens se sont étendus sur le sol, et ont rassemblé les parties cassées, pour tenter de reconstituer l’œuvre. Nous voulions montrer qu’elle était tout à fait pertinente.

"Cela a été une claque pour les artistes"

Personne n’apprécie le fait qu’une œuvre d’art soit détruite. Cela a été une claque pour les artistes locaux. Nous avons réalisé que si c’est arrivé à elle, ça peut aussi nous arriver. J’ai été frappé par la manière dont les gens se sont réunis, pour se serrer les coudes. Il y avait des artistes pakistanais, mais aussi étrangers.

Des gens qui essaient de reconstruire l’œuvre d’Adeela Suleman, le 28 octobre.
 
Mais le soir après notre rassemblement, l’œuvre a été complètement enlevée.

Des gens ont continué à venir pour dire que nous avions le droit de faire entendre nos voix, mais certains ont été expulsés. Cela montre que rien n’avait été réglé.

Il y avait déjà eu des incidents semblables dans le passé, mais qui n’avaient pas eu un tel retentissement.
 
Le media Soch a indiqué que des protestataires avaient été forcés de quitter le hall de l’exposition, le 2 novembre.
 
Photo du hall, prise par notre Observateur, le 28 octobre.
 
Article écrit par Peter O'Brien (@POB_journo).