La diffusion d’une note de la Compagnie de transport au Maroc (CTM), qui interdit la vente de tickets de bus aux Africains en situation irrégulière, a suscité un tollé sur les réseaux sociaux en début de semaine. Cette mesure aurait été prise à la suite d’une directive des autorités, afin de lutter contre l’immigration clandestine. Nos Observateurs dénoncent une mesure raciste.

"Suite aux instructions des autorités, il est strictement interdit de vendre des billets CTM aux Africains qui ne justifient pas d’une résidence ou d’un passage régulier au Maroc [...], surtout vers les destinations nord et sud du Maroc [...]. Au moment du pointage, les chargés de clientèle doivent vérifier les papiers de cette catégorie de voyageurs et aussi interdire aux immigrés clandestins [...] de monter dans les autocars."

Ce message, affiché dans une agence de la Compagnie de transport au Maroc (CTM) à Rabat, a été filmé en début de semaine par un ressortissant d’Afrique subsaharienne. Il a suscité la polémique sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes estimant qu’il s’agissait d’une mesure raciste. 


Ce message a aussi été affiché dans d’autres agences de la CTM, comme celle de Nador, une ville d’où embarquent de nombreux migrants pour l’Espagne. 

Selon le site Internet marocain Yabiladi, des instructions auraient été données par le Wali de la région [équivalent du préfet] de Laâyoune-Sakia El Hamra (sud) à la Direction du transport locale, pour lutter contre l’immigration clandestine. Cette dernière aurait alors demandé aux sociétés de transport de se coordonner avec leurs directions centrales, "afin de ne pas accepter de transporter des migrants clandestins qui ne présentent pas de titres de séjour", selon un procès-verbal ayant fuité.

"S'ils veulent lutter contre l’immigration clandestine, ils doivent contrôler tout le monde, pas uniquement les noirs"

Cette mesure viserait principalement les migrants d’Afrique subsaharienne. Une Congolaise, qui a requis l’anonymat, dénonce un délit de faciès.
 
Le 9 octobre, j’ai été victime pour la première fois de cette mesure à l’agence de la CTM de Rabat, une compagnie avec laquelle je voyage régulièrement pourtant. J’étais avec d’autres femmes originaires de Côte-d’Ivoire, de Guinée et du Congo-Brazzaville : nous partions à une conférence dans une autre ville. Mais au moment d’embarquer, l’agent de transport nous a demandé notre carte de séjour, alors que nous avions notre ticket. En revanche, il n’a pas contrôlé les Européens qui montaient en même temps dans le bus. Il nous a dit que c’était parce que nous étions Africaines et noires.

Comme le bus était prêt à partir, nous avons finalement été obligées de montrer nos cartes de séjour pour embarquer.

Pourtant, l’immigration clandestine ne concerne pas seulement les Africains. Donc pourquoi ciblent-ils uniquement les noirs ? S’ils veulent lutter contre ce phénomène, ils doivent contrôler tout le monde. De plus, les agents de transport ne peuvent pas se substituer à la police. Ils n’ont pas le droit.

"Lier la vente d’un ticket à la situation d’un migrant est un acte raciste"


Omar Naji, vice-président de l’Association marocaine des droits humains, est aussi monté au créneau pour dénoncer cette mesure, qu’il juge discriminatoire.
 
Dans la ville de Nador, où je suis, le responsable de l’agence de la CTM nous a confirmé que l’interdiction de vendre des billets aux migrants sans carte de séjour venait du bureau central de Casablanca. 

Le fait de lier la vente d’un ticket à la situation d’un migrant, et d’une manière ou d’une autre à sa couleur de peau, est un acte raciste pour nous. En tant qu’association de défense des droits humains, nous ne pouvons pas l’accepter. Les migrants ont le droit de circuler librement au Maroc. Pourquoi devrait-on leur interdire cela ?



La CTM assure qu’aucun document de ce type n’a émané de sa direction générale

Face à la polémique, la CTM a publié une "mise au point" sur Facebook mercredi 30 octobre. Elle a affirmé que la note diffusée sur les réseaux sociaux n’était "pas un document de la CTM" : "Aucune annonce ou avis de ce type n’a émané de la direction générale de la compagnie. Nous tenons à rappeler que nos valeurs et notre éthique […] sont à l’encontre de toute sorte de discrimination."


Mais pour Omar Naji, cette réaction de la société de transport reste floue : "La CTM ne nie pas avoir interdit la vente de tickets aux migrants et ne dit pas clairement que tous les migrants peuvent en acheter."

La rédaction des Observateurs de France 24 a tenté de joindre la direction de la CTM, en vain. La Direction du transport de la région de Laâyoune n’a pas non plus voulu répondre à nos questions. 

Principale voie de migration vers l’Europe, le Maroc a stoppé près de 89 000 tentatives d’immigration irrégulières en 2018. L’Union européenne a aussi débloqué 140 millions d’euros pour aider le royaume à lutter contre l’immigration clandestine l’an dernier. 

Article écrit par Hermann Boko (@HermannBoko).