Des images amateur, prises dans un centre de santé à Kinshasa, en République démocratique du Congo, montrent comment un membre du personnel a été tué par un policier après une échauffourée, mercredi 30 octobre. Le centre hospitalier, construit sur une parcelle vendue à un promoteur immobilier, est depuis une source de conflit. Récit d’un médecin témoin de l’incident.

Deux vidéos de la scène ont été filmées par les médecins présents au centre de santé de Vijana, dans la commune de Lingwala, à Kinshasa.

Dans la première, prise dans l’enceinte du centre de santé, on voit un policier emmener un membre du personnel dans une voiture, avant de tirer à l'intérieur du véhicule. On entend plusieurs personnes dire "A bomi moto" en lingala, soit "Il a tué quelqu’un", en français.

Dans la seconde, des médecins s’affairent autour de la voiture pour extraire le corps inerte de la personne victime du tir. Selon plusieurs médias congolais, dont Actualite.cd, l’homme tué était l’administrateur gestionnaire du centre de santé et se nommait Belvis Nkuku Ilo. Il n'était pas médecin.

"Tout le monde nous dit que ce qui s’est passé est anormal… mais c’est arrivé"

Le docteur Charla Kalombo fait partie des 80 médecins du centre de santé de Vijana. Il a été témoin de la scène.

Mercredi matin, nous étions en réunion aux alentours de 11 h, et nous venions de décider de convier les médias congolais pour faire connaître une affaire qui se déroule depuis plusieurs mois dans notre centre de santé : une parcelle du centre a été vendue dans des circonstances peu transparentes à un individu.

Ce dernier a sollicité des maçons pour entamer des travaux et détruire les espaces réservés aux malades et au personnel de santé, afin d’y construire de nouveaux bâtiments – dont nous ignorons la future utilité. Notre équipe s’oppose à ces travaux dans l’enceinte du centre de santé, où nous soignons des patients. Nous avons déjà démoli plusieurs fois des murs pour signaler notre mécontentement.

Nous écrivons régulièrement aux autorités, qui ne nous donnent pas de nouvelles, et demandons aux maçons de libérer la parcelle. Mais depuis quelques semaines, des policiers sont là pour les sécuriser. Ces derniers viennent avec des véhicules appartenant au gouvernement provincial de Kinshasa, à notre grand étonnement.

"Notre administrateur a reçu une balle dans la bouche"

Ce mercredi, il y a donc eu de nouvelles échauffourées entre les maçons, les médecins et les policiers, comme c’est souvent le cas. Mais cette fois, c’était plus tendu que d’habitude : un des policiers a alors empoigné notre administrateur gestionnaire [la victime, Belvis Nkuku Ilo, NDLR], et l’a emmené dans une jeep stationnée dans le centre hospitalier.

Nous nous sommes précipités pour fermer le portail du centre hospitalier, pensant qu’ils allaient s’enfuir avec notre administrateur. Et là, nous avons entendu des tirs. C’était la débandade, tout le monde a fui. Quand nous sommes revenus vers le véhicule, nous avons constaté que notre administrateur général avait reçu une balle dans la bouche et était décédé.

"Les patients, dont des femmes enceintes, ont fui le centre de santé"

Ce qui s’est passé est très traumatisant pour moi. Trente minutes plus tôt, j’étais en réunion avec cette personne, et maintenant, il est mort. Je ne suis pas le seul sous le choc : tous les patients, y compris des femmes enceintes, ont fui l’établissement. Nous avons décidé que plus aucun médecin n’allait travailler jusqu’à nouvel ordre.

Beaucoup d’officiels, dont le commandant de la police de Kinshasa ou le bourgmestre de Lingwala, sont venus nous présenter leurs condoléances, expliquant que ce qui s’est passé était anormal. Et pourtant, c'est arrivé.

Un ministre provincial pointé du doigt

Après l’incident, plusieurs personnes vivant dans le quartier sont descendues dans les rues pour manifester leur colère et accuser Dolly Makambo, ministre provincial de l'Intérieur du gouvernement provincial de Kinshasa. Selon les premières déclarations de la police nationale congolaise, le policier incriminé fait partie de la garde rapprochée de cet homme politique.

Dans un communiqué diffusé sur les réseaux sociaux, Dolly Makambo a expliqué avoir appris "avec consternation" les faits, et a "présenté ses condoléances" à la famille.

De son côté, le gouvernement provincial de Kinshasa assure "ne pas avoir donné l’ordre de tirer" à ces policiers et a invité les membres des forces de l’ordre au "professionnalisme et à la discipline".

La rédaction des Observateurs de France 24 a tenté de rentrer en contact avec Dolly Makambo, mais celui-ci était alors entendu dans le cadre de l’enquête. Des questions lui ont été transmises, nous publierons ses réponses si celles-ci nous parviennent.

Selon le président de l’Assemblée provinciale de Kinshasa, le policier auteur des tirs a été arrêté au lendemain des faits.

Selon le personnel hospitalier contacté par France 24, le propriétaire supposé de la parcelle au centre des tensions était également entendu jeudi 31 octobre par les autorités policières.


Article écrit par Alexandre Capron (@alexcapron), remerciements à Auguy Mudiayi, journaliste à Actualite.cd.