Observateurs

Dans la nuit du 28 au 29 octobre, plusieurs centaines de manifestants se sont réunis autour du rond-point Tarbiya, dans la ville de Kerbala, à plusieurs centaines de kilomètres au sud de Bagdad, en Irak. Mais l’ambiance bon enfant a rapidement laissé place à la violence : tirs à balles réelles, gaz lacrymogène et grenades de désencerclement. Selon la société civile, au moins 18 personnes auraient été tuées. Nos Observateurs racontent ce qu’ils ont vu.

Un mouvement de contestation inédit traverse l’Irak depuis le 1er octobre. Mais les manifestants – qui réclament "la chute du régime" et dénoncent la corruption des élites – font face à une violente répression policière : 240 personnes ont été tuées et plus de 8 000 ont été blessées depuis un mois, selon un bilan officiel.

Dans la nuit du 28 au 29 octobre, à Kerbala, les manifestants interrogés par notre rédaction ont ainsi décrit un "déluge de balles", voire un "massacre de manifestants". De son côté, dans un rapport publié le 29 octobre, l’ONG Amnesty International décrit des "scènes d’horreur" lors desquelles "les forces irakiennes ont tiré à balles réelles sur les manifestants pacifiques et ont eu recours à un usage excessif et souvent létal de la force pour les disperser, d’une façon irresponsable et complètement illégale".

Pourtant, selon les autorités, une seule personne serait décédée ce soir-là, sans aucun rapport avec les manifestations. En revanche, Amnesty international, qui reprend les chiffres de la Commission irakienne pour les droits de l’Homme, indique qu’au moins 14 manifestants auraient perdu la vie. Selon le docteur Ali Al Bayati, membre de la Commission, ce chiffre serait même désormais passé à 18, sans compter "plus de 800 blessés ".
 

"L’armée nous a laissés seuls face aux unités antiémeute"

Ali Matir Al Khalidi, photojournaliste à Kerbala, a manifesté et tourné de nombreuses vidéos qu’il a diffusées en direct sur Snapchat, ce soir-là.
 
Vers 17 h, des manifestants ont installé des tentes au niveau du rond-point Filkat Al Tarbiya, pour entamer un sit-in pacifiste. À ce moment-là, les forces de l’ordre et l’armée mangeaient à nos côtés. Mais vers 20 h, l’ordre de disperser le sit-in a été donné.

Des forces antiémeute [appartenant au corps de la police, NDLR] sont alors intervenues en lançant des cartouches de gaz lacrymogène en direction des manifestants. Les militaires qui nous tenaient compagnie au début ont également été atteints : certains ont suffoqué ou ont été blessés en recevant des débris. L’armée a donc fini par retourner dans ses locaux, nous laissant seuls face aux unités antiémeute.

Vidéos diffusées sur Snapchat ce soir-là par plusieurs manifestants, et montées par la rédaction des Observateurs de France 24.

"Nous n’avions jamais été confrontés à une telle violence"

Dhargham Zenki, jeune journaliste pour la télévision satellitaire SkyMichigan, manifestait également ce soir-là. Il a tourné plusieurs vidéos, qu’il a partagées sur Facebook.
 
Lorsque les unités antiémeute ont commencé à lancer du gaz lacrymogène dans notre direction, la situation s’est rapidement aggravée. Les manifestants ont brûlé des pneus sur la route afin d’empêcher les forces spéciales d’avancer, et les tirs à balles réelles ont commencé, faisant des morts et des blessés. Ce déluge sanglant a duré quatre heures, jusqu’à minuit.

Nous nous sommes ensuite dispersés, apeurés par les balles qui sifflaient encore.

Dans cette vidéo, Dhargham Zenki montre un manifestant soulevé par d’autres et dit : "En direct de la place du sit-in, les forces de l’ordre tirent à balles réelles et des cartouches de gaz sur les manifestants... [Il montre de la main :] Un blessé et des cas de suffocation dus au gaz [lacrymogène]."
 
La police a également démantelé les tentes installées près du rond-point, et arrêté plusieurs manifestants et journalistes, notamment dans les cafés et boutiques où certains s’étaient réfugiés, sachant qu’un couvre-feu avait été imposé à 23 h.

Ce n’est pas la première fois que les unités antiémeute tentent de disperser un sit-in, mais nous n’avions jamais été confrontés à une telle violence. Un collègue photojournaliste, Montadhar Adel, a d’ailleurs été blessé à l’œil par une balle, alors qu’il couvrait cette manifestation. J’ai parlé avec sa mère, qui a pris la photo ci-dessous : elle m’a dit qu’il avait d’abord été hospitalisé à l'hôpital Al Hussein, avant d’être transféré en Iran pour poursuivre ses soins.

Le photojournaliste Montadhar Adel, blessé à l’œil en couvrant la manifestation.

Le gouverneur provincial Nassif al-Khattabi a affirmé que les vidéos partagées en ligne, dans lesquelles on entend des rafales de tirs, avaient été montées de toutes pièces et ne provenaient pas de Kerbala.

Pourtant, notre rédaction a géolocalisé l’une des vidéos tournées par Dhargham Zenki près du rond-point Tarbiya (voir ci-dessous). On y voit les manifestants en panique, et on entend des rafales d’armes à feu.

"Écoute, le monde, des balles réelles et bombes à gaz tirées au gouvernorat de Kerbala. Pour la seconde soirée de manifestation consécutive, les forces de l’ordre ont répondu à nos slogans par des balles. Écoutez-nous, les ONG et les médias internationaux, c’est la révolution en Irak !", dit Dhargham Zenki dans cette vidéo.


Nous avons pu identifier plusieurs magasins visibles dans la vidéo et les retrouver sur Google Maps, au niveau de cette section de la rue du Prophète Mohamed.

En jaune : le parcours de la manifestation. À gauche : le rond-point Tarbiya. À droite : le Conseil du gouvernorat, où les manifestants souhaitaient se diriger. Entre les deux, le point noir marque l’endroit où se trouvait Dhargham Zenki quand il a tourné cette vidéo.
 
Qui a tiré sur les manifestants ?

Selon les témoignages récoltés par notre rédaction, les tirs provenaient d’un groupe de policiers antiémeute, positionné près du rond-point Tarbiya. Nos Observateurs assurent que des hommes cagoulés, ne portant aucun signe d’appartenance à la police, se trouvaient à leurs côtés pour les épauler, tirant d’abord du gaz lacrymogène, puis à balles réelles. Les mêmes descriptions de ces "unités d’hommes en noir" ont d’ailleurs été recueillies par Amnesty International. Selon Ali Matir Al Khalidi, ces hommes ont procédé à de nombreuses arrestations parmi les manifestants.

Sous couvert d’anonymat, des médecins confirment les blessures par balles

Si plusieurs témoignages – recueillis à la fois par notre rédaction et Amnesty International – font donc état de tirs à balles réelles en direction des manifestants, et si plusieurs vidéos permettent d’affirmer qu’il y a bien eu des tirs à proximité de la manifestation, comme celle de Dhargham Zenki ou d’autres diffusées sur Snapchat, aucune vidéo ne montre cependant des policiers viser clairement les manifestants.

Notre rédaction a donc contacté plusieurs hôpitaux de Kerbala et le bureau local du Croissant-Rouge pour savoir si certains manifestants avaient été soignés pour des blessures par balles. Tous ont refusé de répondre ou répété la version officielle, selon laquelle aucun manifestant n’aurait été tué.

Selon Razaw Salihy, chercheuse à Amnesty International, et le docteur Ali Al Bayati, membre de la Haute Commission irakienne pour les droits de l’Homme, le ministère de la Santé aurait ordonné aux services de santé de Kerbala de ne fournir aucune information aux médias et aux ONG, et de s’en tenir à la version officielle. Les services de santé parlent ainsi de 122 blessés, dont 66 membres des forces de sécurité, mais n’évoquent aucun mort.

Amnesty International a néanmoins réussi à obtenir plus de détails auprès d’un médecin de l’hôpital universitaire Al Hussein, comme l’explique Razaw Salihy :
 
Il a confié, sous couvert d’anonymat, avoir vu plusieurs manifestants blessés par balles à l’œil, à la tête, à la jambe et à l’estomac. Il a aussi décrit des personnes blessées par des éclats de grenades de désencerclement. Il n’a cependant pas souhaité donner plus de détails sur le nombre de blessés par balles ou indiquer si ceux qu’il avait vus avaient survécu.

Le docteur Ali Al Bayati rapporte avoir reçu le même type d’informations de la part de médecins exerçant dans la ville, également sous couvert d’anonymat, sans plus de détails sur l’identité ou le nombre de personnes touchées par balles.
 
"Des véhicules noirs fonçaient à toute allure dans la foule"

Enfin, Amnesty International rapporte de nombreux témoignages concernant un véhicule noir qui aurait tenté de renverser des manifestants, ainsi que d’autres "véhicules noirs qui fonçaient à toute allure dans la foule avec, à l’intérieur, des hommes en noir qui tiraient en l’air pour effrayer la population". Ces véhicules auraient blessé à la fois des militaires et des manifestants, selon un témoin interrogé par Amnesty.
 
Article écrit par Liselotte Mas et Fatma Ben Hamad