L’attaque des camps militaires maliens de Mondoro et de Boulkessi, par des groupes jihadistes, a fait 40 morts parmi les soldats, il y a un mois. C’est le revers le plus important pour l’armée malienne depuis l’attaque du camp de Dioura en mars. Pourtant, les autorités assurent que le camp de Boulkessi est l’un des plus sécurisés du pays. Comment les jihadistes ont-ils alors réussi à s’en emparer si facilement ?

Dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre, des groupes jihadistes ont attaqué les camps militaires de Mondoro et de Boulkessi, situés dans la région de Mopti, dans le centre du Mali, près de la frontière avec le Burkina-Faso. Quarante soldats ont été tués dans ces deux attaques, selon un bilan officiel. Mais le Groupe de soutien à l’islam aux musulmans (GSIM), dirigé par Iyad Ag Ghali, qui a revendiqué l’attaque, affirme avoir abattu 85 militaires.

Ces évènements sonnent comme un revers sévère pour l’armée malienne et la stratégie de lutte contre le terrorisme au Sahel, d’autant plus que le camp de Boulkessi était occupé par une centaine de commando-parachutistes et placé sous le mandat de la Force conjointe du G5 Sahel.

“Le camp est tombé en moins d’une heure apparemment”

Notre Observateur, un habitant de Boulkessi qui a voulu garder l’anonymat pour des raisons de sécurité, exprime son désarroi après l’attaque. Il n’était cependant pas dans le village ce jour-là.
 
D’après les informations qui m’ont été données, les jihadistes sont venus avec quatre pick-up et ont attaqué le camp de Boulkessi entre 4 h et 5 h du matin. Les premiers coups de feu ont été entendus après le premier appel à la prière du muezzin. La facilité avec laquelle les jihadistes ont pris d’assaut le camp est étonnante : il est tombé en moins d’une heure apparemment.

Une vidéo a été partagée sur les réseaux sociaux, principalement sur WhatsApp, au lendemain de l’attaque. Les jeunes qu’on voit sur les images appartiennent aux groupes jihadistes. Ils avaient pour mission de ramasser les biens abandonnés dans le camp.

Vidéo diffusée sur Whatsapp après l’attaque. On y voit des dizaines de jihadistes franchir la clôture du camp de Boulkessi. Celui qui filme se dirige vers un blindé.

“Une semaine avant l’attaque, nous avons constaté des mouvements suspects dans le village”

La zone de Boulkessi était “vulnérable” en raison des attaques, en août et en septembre, du camp militaire de Nassoumbou, au Burkina-Faso [situé à une trentaine de kilomètres de la frontière malienne, NDLR]. Une semaine avant l’attaque du camp, nous avons d’ailleurs constaté des mouvements suspects dans le village : des gens inconnus circulaient à moto et en pick-up, dont certains venaient de Gao ou de Koro. Nous avons donc alerté les militaires du camp. Boulkessi est un petit village, donc à chaque fois qu’il y a des choses bizarres qui se passent, nous remontons l’information. Mais ils n’ont pas accordé d'importance à nos alertes, nous ne comprenons pas pourquoi.

Boulkessi avait déjà été attaqué en mars 2017. Mais à l’époque, les militaires étaient juste installés dans une école. À la suite de cela, le camp avait été construit. Dans ce camp, il y avait beaucoup d’armes, de véhicules, et près de 120 militaires étaient installés sur place, selon l’état-major : ce sont des “bérets rouges”, qui sont quand même le noyau central de l’armée malienne.


Après l’attaque du camp, les jihadistes sont restés plusieurs heures sur place. Selon le GSIM, ils ont emporté avec eux des armes lourdes, dont une quinzaine de mitrailleuses, 76 Kalachnikovs, et deux mortiers. L’armée malienne a finalement pu reprendre possession des lieux grâce à l’appui de la force française “Barkhane”. Mais selon notre Observateur, le village s’est vidé après l’attaque : “Tout le monde est parti.”

L’un des postes militaires “les mieux protégés” du Mali, selon le président malien

Le 6 octobre, le président malien Ibrahim Boubacar Keïta a réagi à l’attaque, affirmant que le camp de Boulkessi, appelé aussi “Fort 11”, était “l’un de [leurs] points les mieux protégés”. Mais certains internautes sont restés sceptiques à ce sujet.


Contactée par la rédaction des Observateurs de France 24 à ce propos, la cellule de communication de l’armée malienne a répondu de manière laconique, via WhatsApp :
 
Sans aucune velléité de bataille sémantique, il ne s'agit pas d'un camp, mais plutôt d'une emprise des Forces armées maliennes (FAMA) en Hesco Bastion [fortification militaire, NDLR]. Il y avait un magasin d'armes construit, deux miradors en Hesco Bastion. Les interventions pour déloger les assaillants ont endommagé des parties.


Également contacté par notre rédaction, Edgard Kpatindé, expert béninois en sécurité globale et défense, précise :
 
L’emprise militaire correspond à un espace qui va au-delà des clôtures d’un camp. L’armée considère qu’à partir du moment où une zone est sécurisée par les régiments, elle a une mainmise dessus.

Les Hesco Bastion sont des sortes de conteneurs en treillis métalliques remplis de sable ou de caillasses. Ils sont très faciles à monter et très efficaces contre les attaques ou les combats au sol. Mais cela ne sert à rien si vous n’avez pas de défense contre-avion. Ils ont été développés par la société britannique Hesco Bastion qui les fabrique exclusivement. Ils sont très utilisés dans les bases militaires américaines.

“Les assaillants ont bénéficié de l’effet de surprise”

Si le camp de Boulkessi est aussi sécurisé, comment alors expliquer ce revers de l’armée malienne face aux jihadistes ? Boukary Sangaré, chercheur à l’Institut d’études pour la sécurité (ISS), avance une explication :
 
Trois facteurs expliquent cette débâcle de l’armée malienne. Déjà, les assaillants ont bénéficié de l’effet de surprise. Les soldats maliens ne s’attendaient pas à une attaque aussi tôt le matin. Les jihadistes ont aussi probablement bénéficié du manque de confiance entre les forces de défense et les populations. Enfin, Boulkessi est un endroit isolé, sans réseau téléphonique, à la frontière du Burkina Faso, et qui a déjà fait l’objet d’affrontements entre différents groupes jihadistes pour son contrôle. Tous ces éléments mis bout à bout ont donné un avantage aux assaillants.


Edgar Kpatindé, qui suit aussi les questions de terrorisme au Sahel, renchérit :
 
Les jihadistes étaient lourdement armés, plus que l’armée malienne. Avec l’effet de surprise et les équipements venus de Libye dont ils disposaient, l’armée malienne ne pouvait pas leur tenir tête. Ils ont attaqué de tous les côtés.


Article écrit par Hermann Boko (@HermannBoko).
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