Les autorités algériennes ont procédé à la mise sous scellés de plusieurs églises depuis le 15 octobre. Si ces fermetures n’ont rien d’exceptionnel, c’est surtout leur multiplication récente qui interpelle, d’autant plus qu’elles touchent principalement les églises protestantes de Kabylie.

Trois églises protestantes ont été mises sous scellés les 15 et 16 octobre dans la wilaya de Tizi Ouzou, située dans la région de la Grande Kabylie, dans le nord de l’Algérie, dont l’une des plus importantes, l’église du Plein-Évangile. En témoignent des vidéos qui ont été partagées sur les réseaux sociaux, notamment par les pages Facebook "Les Chrétiens en Algérie" et "Église protestante d’Algérie".

Les fidèles d’une église protestante de Makouda, dans la wilaya de Tziz Ouzou, qui se font expulser de leur lieu de culte par les forces de l’ordre. Vidéo diffusée en direct sur Facebook le 15 octobre.

"Le motif invoqué était que l’établissement n’était pas en règle"

Idir (pseudonyme) est un fidèle de l’église du Plein-Évangile, dans la ville de Tizi Ouzou. Il a été témoin de la mise sous scellés :

Trois jours avant, des policiers sont venus dire qu’ils allaient fermer l’église sur ordre du Waly [le préfet, NDLR]. Le motif invoqué était qu’elle n’était pas en règle.

Le mercredi 16, alors que nous venions de finir le culte, une vingtaine de policiers sont venus pour mettre l’église sous scellés. Nous étions encore une quinzaine à l’intérieur. Nous avons discuté, mais comme cela ne menait à rien, nous nous sommes assis à l’intérieur, en refusant d’être délogés. Un des policiers a alors appelé le commissariat pour avoir du renfort. Puis ils sont venus avec des matraques.

"Il ne s’agit pas tant de faire appliquer la loi que d’une tentative de diviser le peuple"

La question de la régularité - ou de la régularisation - de ces églises protestantes est relative à l’ordonnance de février 2006 "fixant les conditions et règles d’exercice des cultes autres que musulmans". Celle-ci stipule notamment que les associations religieuses non musulmanes doivent bénéficier de l’agrément de la commission nationale des cultes – rattachée au ministère des Affaires religieuses – pour exercer. Or, pour le président de l’Église protestante d’Algérie, Salaheddine Chalah, ce texte n’est qu’un prétexte pour harceler les fidèles de sa communauté.

Depuis juillet 2018, 13 églises ont fermé en Kabylie : cinq à Béjaïa et huit à Tizi Ouzou. La vague de fermetures actuelle a commencé il y a deux semaines environ.

Depuis 2006, les autorités ont menacé à plusieurs reprises de fermer nos lieux de culte en prétextant la non-conformité des normes de sécurité. Nous avons alors fait des travaux pour sécuriser les bâtiments, ne pas laisser de câbles électriques apparents, installer des extincteurs, etc. D’ailleurs, une église à Oran a été mise sous scellés l’année dernière avant de rouvrir six mois plus tard, quand les travaux ont été effectués.

Quant à l’autorisation délivrée par la commission nationale des cultes, nous n’avons jamais pu l’obtenir, et ce n’est pas faute d’avoir fait les démarches nécessaires.

Manifestation le 13 octobre à Tizi Ouzou contre la fermeture des églises en Algérie et l’ordonnance de 2006.

Il ne s’agit pas tant de faire appliquer la loi que d’une tentative de diviser le peuple dans un moment aussi délicat. [Depuis février, l’Algérie connaît un mouvement de protestation de grande ampleur qui a conduit à la démission de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika le 2 avril, NDLR]. Les églises protestantes sont les seules visées par ces fermetures, probablement car ce sont les seules dont les fidèles sont quasi exclusivement Algériens, et que nous n’avons pas peur d’afficher notre foi.

"Cette population est une cible rêvée"

En plus de la mise sous scellés, les membres de l’Église protestante d’Algérie ont également été traduits en justice à plusieurs reprises pour prosélytisme (ce que la loi de 2006 interdit).

Karima Dirèche est chercheuse au CNRS, en France. Spécialiste du Maghreb, elle a notamment travaillé sur les réseaux évangéliques qui se sont implantés dans cette zone :

L’absence de normes de sécurité ou d’autorisation de la part de la commission nationale des cultes sont autant d’opportunités pour l’État de fermer ces églises, au nom de la loi.

Mais il faut analyser ceci à la lumière de ce que vit l’Algérie actuellement : focaliser l’attention de la population sur des protestants et des Kabyles pour semer la discorde entre Algériens est une aubaine. C’est une stratégie classique du régime de diviser, et cette population est une cible rêvée.

Par ailleurs, les protestants ne sont pas les seuls ciblés par les autorités. Tous ceux qui sortent de l’orthodoxie telle que définie par le pouvoir sont harcelés.

"Si ces églises protestantes sont autant ciblées, c’est parce que ses membres s’affichent"

Mais si ces églises protestantes sont autant ciblées, c’est parce que ses membres s’affichent. Les églises historiques en Algérie, comme l’Église catholique, pratiquent moins le culte, ne font plus de prosélytisme depuis longtemps et refusent même les conversions. En revanche, les églises protestantes de tendance néo-évangélique, comme celles qui ont été fermées, se basent sur le prosélytisme et la prédication. C’est d’ailleurs comme cela qu’elles ont réussi à se greffer sur l’église protestante algérienne historique, puisqu’elles ramènent de nouveaux fidèles. Or, si la loi de 2006 reconnaît le droit de se convertir à une autre religion, elle pénalise le prosélytisme.

Plusieurs raisons peuvent pousser des Algériens musulmans à se convertir au néo-évangélisme : ces églises offrent un modèle de société différent, elles créent du lien social entre les fidèles…

La société algérienne a beaucoup évolué par rapport à cette diversité religieuse. Aujourd’hui, ce sont les autorités qui stigmatisent les chrétiens en les traînant en justice ou en les licenciant quand ils sont fonctionnaires. Mais il n’y a pas de violences interconfessionnelles.


La rédaction des Observateurs de France 24 a contacté le ministère des Affaires religieuses, mais nous n’avons pas obtenu de réponses à nos questions pour l’instant.

Article écrit par Sarra Grira (@SarraGrira).