Le 9 octobre, l'armée turque a lancé l’opération militaire "Source de paix" avec les rebelles de l’Armée nationale syrienne (ANS) dans le nord de la Syrie, où s’était établie une région autonome kurde. Dans les jours qui ont suivi, plusieurs vidéos montrant des exactions commises par des milices membres de l’ANS sont apparues en ligne. La rédaction des Observateurs de France 24 a vérifié ces vidéos, qualifiées pour certaines de "possibles crimes de guerre" par l’ONU.

MISE À JOUR : Cet article, dont une première version avait été publiée le 16 octobre, a été modifié car il incluait une vidéo montrant une possible exécution et pouvant donc choquer notre audience. Nous avons remplacé cette vidéo par des captures d’écran de cette même vidéo, en accord avec la charte déontologique de France 24.
 
ATTENTION, CERTAINES DES IMAGES CI-DESSOUS PEUVENT CHOQUER.

Une première vidéo a été publiée le 12 octobre à 10 h 35 dans une chaîne de diffusion Telegram (Jarablous News) qui partage des informations sur les activités du groupe rebelle islamiste syrien Ahrar al-Charkiya. Ce groupe fait partie de l’Armée nationale syrienne, ex-Armée syrienne libre, le mouvement qui s’était soulevé contre Bachar al-Assad au début de la révolution syrienne, en 2011. Depuis 2017, ce groupe rebelle syrien est officiellement soutenu par la Turquie, qui l’intègre dans ses opérations militaires au nord de la Syrie.

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Dans cette vidéo, on voit des hommes armés avec trois prisonniers assis au sol, un en uniforme et deux en tenue civile, au bord de l’autoroute M4, qui relie les villes d’Alep et Hassaké, dans le nord de la Syrie.


Une deuxième vidéo a été diffusée dans la même chaîne Telegram, le même jour, à 16 h 17. On y voit le prisonnier en uniforme – visible dans la première vidéo – au même endroit (à gauche dans le montage ci-dessous). Il est au sol, mais vivant.

On voit également un autre homme en tenue civile, les mains liées, qui se fait tirer dessus à au moins 11 reprises. Il n'est toutefois pas possible de savoir si cet homme était déjà mort avant, ou non. "Voici les porcs du parti [kurde, NDLR], [nos] prisonniers de ce parti. Tuez-les !", crie notamment ce combattant avant de tirer sur le prisonnier avec un fusil de précision.

Nous diffusons uniquement des captures d'écran de cette vidéo compte tenu du niveau de violence dont elle témoigne.

 
Les hommes armés visibles dans ces deux vidéos appartiennent à l’une des brigades du groupe Ahrar al-Charkiya.

De fait, sur une photo montrant deux des trois prisonniers visibles dans la première vidéo (ceux en tenue civile), on peut voir Hatim Abu Shagra, le commandant de ce groupe, au centre. Selon le média indépendant syrien Euphrates Post, ce dernier a commis de nombreux crimes de guerre au début de la révolution syrienne, entre 2012 et 2013.

Hatim Abu Shagra, le commandant du groupe Ahrar al-Charkiya, au centre de la photo.

 

"Ceux qui ont opposé une résistance ont été neutralisés"

La rédaction des Observateurs de France 24 s'est entretenue avec Al Hareth Rabbah, un photographe syrien qui affirme travailler avec le groupe Ahrar al-Charkiya, et qui était présent lors des exécutions que l'on voit dans les deux vidéos. C'est lui qui a filmé une partie de la deuxième vidéo, à la demande de l'un des combattants. "Prends mon téléphone et filme-moi en train de tirer avec ce fusil de précision !", entend-on dans la vidéo. Selon lui, la scène s'est déroulée le 12 octobre, tôt le matin, sur l'autoroute M4, entre les villes de Suluk et Tal Tamr.
 
Je travaille comme photographe, avec cette faction actuellement, pour couvrir les événements, où qu'elle soit. La faction avait mis en place un barrage routier sur l'autoroute M4. Elle ordonnait aux voitures de s'arrêter, et parmi les conducteurs qui obtempéraient certains étaient faits prisonniers. Mais d'autres n'ont pas voulu se rendre et ont opposé une résistance : quelques-uns ont ouvert le feu, d'autres ont écrasé nos hommes… Donc les combattants de la faction les ont neutralisés [tués, NDLR]. Mais moi, je ne portais pas d'arme : on peut voir dans la vidéo que j'ai seulement un téléphone portable et une caméra.


Dans la vidéo ci-dessus, le photographe Al Hareth Rabbah annonce : "Aujourd'hui, la brigade 123 de l'Armée syrienne libre [aujourd’hui nommée Armée nationale syrienne, NDLR] prend le contrôle de l'autoroute Alep-Hassaké, et de ce fait, coupe les routes de ravitaillement des milices du Parti [des travailleurs du Kurdistan, PKK]."
 
Assassinat d'une femme politique kurde

Outre l'exécution de l'homme en tenue civile, que l'on voit dans la deuxième vidéo, huit autres personnes auraient été tuées ce jour-là par le groupe Ahrar al-Charkiya, selon le média spécialisé Defense Post.

Parmi ces victimes se trouvait Havrin Khalaf, une femme politique kurde, secrétaire générale du parti de centre-gauche Avenir de la Syrie. Selon le coordinateur de ce parti en Europe, elle rentrait d'un meeting à Hassaké et était accompagnée de son chauffeur et de l'un de ses adjoints, tous deux également tués. Selon plusieurs sources kurdes, ils seraient tombés dans une embuscade.

Selon un rapport d'autopsie rendu public par l'administration kurde de la région, Havrin Khalaf a succombé à une hémorragie cérébrale à la suite de plusieurs blessures par balle au visage. Elle a également subi de nombreux coups à l'arrière du crâne et aux jambes.

De son côté, le photographe Al Hareth Rabbah indique :
 
Quand on leur a ordonné de s'arrêter, au barrage, la voiture blindée qui transportait Havrin Khalaf n'a pas obtempéré et a gardé ses portières fermées. C'est à cause de cela que tous ses passagers ont été tués, toujours le 12 octobre, au petit matin.


Une troisième vidéo publiée dans la chaîne de diffusion Telegram Jarablous News le 12 octobre, à 17 h 34, montre ainsi une dizaine de combattants du groupe Ahrar al-Charkiya se rassembler autour d'une voiture noire, criblée de balles, et d'un passager, au sol, visiblement mort. Il s'agit de la voiture dans laquelle voyageait Havrin Khalaf.


Ali Rızgar Dicle, un journaliste kurde, s'est rendu sur le lieu où ces différentes exactions avaient été commises, plus tard dans la journée. Il a pu filmer la carcasse de la voiture noire, criblée de balles, mais n'a vu aucun cadavre. Dans sa vidéo, on peut d'ailleurs voir des traces noires très similaires à celles visibles sur la deuxième vidéo publiée sur Telegram à 16 h 17.

"Nous sommes dans le village de Tirwazî, aujourd’hui le 12 octobre 2019, il est près de 16 h. Après l’invasion et les attaques de l’État envahisseur turc dans le nord de la Syrie, l’État turc et ses jihadistes qui avaient des cellules dormantes près d’ici sont entrés dans ce village", explique le journaliste en kurde au début de son reportage.

Photos de la même voiture, publiées par un autre journaliste kurde.

Grâce au témoignage d'Ali Rızgar Dicle, notre rédaction a finalement pu établir la localisation précise des trois vidéos, sur Google Earth. Il s'agit d'un endroit effectivement situé entre Suluk et Tal Tamr, comme l'avait indiqué Al Hareth Rabbah.


Réaction de l'Armée nationale syrienne

La veille de ces exactions, le 11 octobre, l'Armée nationale syrienne avait pourtant demandé publiquement à ses combattants de "bien traiter les prisonniers et civils arabes et kurdes".

Le 12 octobre, elle avait annoncé l'ouverture d'une commission pour veiller au bon respect des consignes et au respect des prisonniers et des civils. Ce jour-là, la chaîne de diffusion Telegram Jarablous News a par ailleurs demandé aux combattants de "ne pas publier de vidéos filmées pendant les combats parce que ça nuit à notre image".

Le 16 octobre, le groupe Ahrar al-Charkiya a ensuite publié une vidéo montrant les deux hommes en tenue civile visibles dans la première vidéo, ainsi que deux autres hommes, pour signifier que les personnes qui s'étaient rendues étaient toujours en vie. Il n'a cependant pas donné d'informations sur celui qui avait été abattu dans la deuxième vidéo.


"De possibles crimes de guerre", selon l'ONU

De son côté, l'ONU a estimé que l'ensemble de ces vidéos montraient de "possibles crimes de guerre" commis par le groupe Ahrar al-Charkiya le 12 octobre. De fait, selon la convention de Genève, ratifiée par la Turquie, les prisonniers de guerre "doivent être traités, en tout temps, avec humanité et être protégés, notamment contre les actes de violence, les insultes et la curiosité publique. Les mesures de représailles à leur égard sont interdites."
 
Autre série d'images, montrant un combattant poser le pied sur des cadavres

Outre cette série de vidéos tournées le 12 octobre, d'autres images ont documenté les agissements du groupe Ahrar al-Charkiya dans le cadre de l'opération "Source de paix".

Dans une vidéo, on voit ainsi deux hommes morts au sol, ensanglantés : ils sont en tenue civile, mais l'un d'eux porte un gilet tactique militaire. Une dizaine d'hommes en treillis les entourent. L'un d'eux semble récupérer la montre au poignet de l'un des deux hommes morts. On entend un homme qui déclare qu'ils appartiennent au Bataillon des martyrs de Badr, et qu'ils sont avec le groupe Ahrar al-Charkiya.
 
Captures d'écran de la vidéo.

Le Bataillon des martyrs de Badr collabore depuis 2012 avec l'Armée syrienne libre, aujourd’hui rebaptisée Armée nationale syrienne. Il a des antécédents en matière de torture des populations kurdes en 2013, selon l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH).

L'auteur de cette vidéo annonce, au nom du Bataillon des martyrs de Badr, la prise de la région de Suluk et l'exécution de quatre combattants kurdes.

Cette vidéo a été publiée le 13 octobre dans la chaîne de diffusion Telegram Jarablous News, assortie de cinq photos montrant la même scène. Sur deux d'entre elles, on distingue deux insignes portés par un combattant qui pose son pied sur un cadavre. Il s'agit de l'insigne du groupe Ahrar al-Charkiya (à gauche) et du drapeau de l'opposition syrienne, repris dans le logo de l'Armée nationale syrienne (à droite), partiellement visible mais reconnaissable.


Selon le VDC-NSY, une organisation syrienne qui documente les atteintes aux droits de l'Homme, cette scène s'est produite dans la ville de Suluk, à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Tal Abyad, le 12 octobre 2019. Mais nous n'avons pas pu vérifier cette information de manière indépendante.
 
Article écrit par Fatma Ben Hamad