Des chiens enfermés dans des cages, avec du sang et de l’urine, des singes à moitié étranglés... Des vidéos choquantes, tournées dans un laboratoire allemand réalisant des tests pharmaceutiques sur des animaux, ont récemment été dévoilées par des organisations de défense animale. Selon elles, il s’agit d’images rares, qui dévoilent la cruauté des pratiques dans ce genre de laboratoires.

Ces images ont été tournées dans le Laboratoire de pharmacologie et de toxicologie (LPT), situé près de Hambourg, en Allemagne, qui réalise des tests pharmaceutiques sur des animaux pour différentes compagnies.

Elles ont été diffusées par les organisations de défense des animaux "SOKO Tierschutz" (basée en Allemagne) et "Cruelty Free International" (basée au Royaume-Uni).

Ces dernières ont obtenu ces images grâce à une personne qui a été embauchée par le laboratoire en décembre 2018 : elle a travaillé sur place pendant quatre mois, durant lesquels elle est parvenue à filmer discrètement ce qu’elle voyait.
 
ATTENTION, LES IMAGES CI-DESSOUS PEUVENT CHOQUER.

"C’était une prison comme dans un cauchemar"

La personne qui a tourné les images dans le laboratoire est vegan, mais ne se définit pas comme "activiste" pour autant. Elle a accepté d’expliquer sa démarche, sous couvert d’anonymat.
 
J’ai entendu que ce laboratoire recrutait des gens, donc je me suis dit que c’était l’occasion de voir ce qu’il s’y passait. Après, il faut savoir que les activistes de la cause animale n’ont aucune chance d’être recrutés... Je savais que ça allait être dur de travailler dans ce laboratoire, mais je me suis dit qu’il fallait bien que quelqu’un le fasse, pour montrer ce qu’il s’y passe. Il me semble important que le grand public ait ces informations, car il n’est pas possible que les industries gardent de tels secrets dans une démocratie.

J’ai commencé à travailler là-bas au poste d'assistant technicien animalier. Mon travail était de nourrir, laver, maîtriser et transporter les animaux, et d’aider lors des tests qui étaient faits sur eux.

Cette expérience a été extrêmement choquante : la souffrance, les centaines de chiens qui s’ennuient et aboient, les singes dans les cages… C’était une prison comme dans un cauchemar, un monde étrange, secret.

J’ai travaillé avec des gens qui avaient été bouchers, mécaniciens... L’un d’eux avait été musicien dans l’armée. Il y avait tous les profils, mais beaucoup étaient originaires de Russie. Parmi mes collègues directs, il n’y avait qu’un seul technicien animalier qualifié. J’avais l’impression qu’ils se fichaient complètement de ce qu’il se passait.

J’ai ensuite quitté le laboratoire car j’ai trouvé du travail ailleurs. Mais je n’oublierai jamais ce que j’ai vu. Mais cela valait le coup : désormais, le monde entier sait ce qu’il se passe et réfléchit à la cruauté de ces pratiques.



 

"Ce qu’on voit ici relève de l’activité criminelle"

Friedrich Mülln, qui a codirigé l’enquête, a fondé "SOKO Tierschutz" il y a sept ans. Il indique que ce laboratoire était l’une de leurs principales cibles depuis des années.
 
Le LPT est l’un des laboratoires les plus secrets d’Allemagne. Mais finalement, nous avons réussi à trouver quelqu’un pouvant travailler pour nous à l’intérieur, en décembre 2018.

Il est très rare d’avoir des images en caméra cachée tournées à l’intérieur d’un laboratoire qui fait des tests sur des animaux, qui plus est d’une telle qualité. En général, on voit des pratiques cruelles assez "classiques", qui relèvent de la législation sur les tests sur les animaux. Mais ce qu’on voit ici relève de l’activité criminelle.

La législation autorise beaucoup de choses concernant les tests sur les animaux. Mais il existe quand même des restrictions. Par exemple, la législation européenne [la directive européenne relative à la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques, NDLR] indique clairement que les cages doivent être d’une certaine taille. Dans cette affaire, beaucoup de cages sont clairement trop petites.

Autre exemple : selon la section 17 de la loi allemande sur la protection animale, infliger une souffrance considérable à un vertébré est passible de trois ans de prison. Or, dans la vidéo, on voit un employé taper la tête d’un singe contre l’encadrement d’une porte, et il y a de nombreux autres exemples.

© Cruelty Free International and SOKO Tierschutz
Un employé frappe la tête d’un singe contre l’encadrement d’une porte. Capture d’écran de la vidéo ci-dessus.
 
Nous avons aussi découvert un crime potentiellement plus sérieux : une fraude. Visiblement, un animal du laboratoire est mort et ils ont falsifié les registres pour prétendre qu’il ne l’était pas. Nous pensons cela car le numéro tatoué sur la poitrine de l’un des singes ne correspond pas à l’étiquette de sa cage. Notre employé infiltré a interrogé ses collègues à ce sujet et ils lui ont dit : "C’est comme cela que nous faisons ici. Il est mort, donc nous l’avons échangé." C’est extrêmement dangereux car la mort de cet animal pourrait être due à un effet secondaire du médicament testé. Si elle est dissimulée, cela pourrait compromettre l’étude toute entière.


La Süddeutsche Zeitung, le journal qui a révélé l’histoire, a précisé que le laboratoire avait déjà reçu une amende de 300 euros pour avoir introduit des chiens dans l’établissement sans autorisation. De plus, bien que le laboratoire soit censé être inspecté régulièrement de façon inopinée, Friedrich Mülln a quelques doutes à ce sujet :
 
Nous pensons qu’il est très probable que les gérants du laboratoire savent à l’avance quand ces inspections vont avoir lieu, et font en sorte que les conditions soient satisfaisantes quand ils arrivent. Ces gérants semblent être en contact avec les autorités sanitaires.

L’Union européenne a lancé une réglementation basée sur les "trois R" [c’est-à-dire remplacer, réduire et améliorer – "refine" en anglais – l’utilisation des animaux pour la recherche, NDLR]. Mais ça ne fonctionne pas. De plus en plus d’animaux sont tués et utilisés pour des tests. J’ai travaillé dans un laboratoire en 2003 et j’avais également tourné des vidéos de façon discrète : il n’y a presque aucune différence entre ce que j’avais vu à l’époque et ce qu’on montre aujourd’hui. C’est cela qui m’a vraiment choqué.
 

"Les tests de toxicité sont effectués de cette manière dans le monde entier"

Le docteur Katy Taylor, directrice scientifique de "Cruelty Free International", explique que ces images montrent "une défaillance dans ce laboratoire", mais que beaucoup de ces pratiques sont en fait "classiques".
 
Chaque année, au moins 115 millions d’animaux sont utilisés à travers le monde pour des tests. L’Allemagne et le Royaume-Uni sont dans le top 10 des pays qui en utilisent le plus. Malheureusement, les tests de toxicité comme ceux que l’on voit dans cette vidéo sont effectués de cette manière dans le monde entier.

L’industrie est en crise. Le taux d’échec des médicaments testés sur les animaux est de 90 % [cela signifie que 90 % des médicaments ne passent pas les essais cliniques sur les humains, malgré de nombreux tests sur animaux suggérant qu’ils étaient sûrs et efficaces, NDLR]. Ce chiffre semble indiquer que l’expérimentation animale est inutile ou presque. Mais la situation n’évolue pas : l’industrie pharmaceutique continue de faire des tests sur des animaux plutôt que d’investir dans des techniques alternatives.

Le problème, dans l’Union européenne, c’est que la législation européenne sur l’expérimentation animale dit que les entreprises devraient utiliser des méthodes alternatives si elles existent. Mais elle ne leur dit pas du tout qu’elles doivent développer des alternatives elles-mêmes.


La rédaction des Observateurs de France 24 a contacté le LPT et le laboratoire de référence de l’Union européenne concernant les alternatives qui existent au sujet de l’expérimentation animale, pour obtenir plus de précisions à ce sujet. Nous publierons leurs réponses quand elles nous parviendront.

Article écrit par Peter O'Brien (@POB_journo).