Ils ne pensaient pas être vus, mais un habitant de Conakry a réussi à filmer les abus de policiers arrêtant de jeunes Guinéens mardi, en marge des manifestations contre la réforme constitutionnelle qui pourrait permettre au président Alpha Condé de briguer un troisième mandat. Cet habitant témoigne des violences et des humiliations subies par ces jeunes.

Deux vidéos parvenues à la rédaction des Observateurs de France 24 montrent une scène filmée mardi 15 octobre par un habitant du quartier Koloma, près de la route Le Prince, le principal axe de Conakry. Ce quartier est situé à côté de Ratoma, un quartier réputé très revendicatif, comme cela avait été le cas en 2013 ou 2015.

Dans une première vidéo de 5 minutes environ, on voit des policiers agglutinés autour d’un pick-up. Un des policiers donne plusieurs coups de bâtons à un garçon, probablement interpellé quelques minutes auparavant. Au même moment, un autre homme à moto est lui aussi interpellé et frappé à plusieurs reprises, alors qu’il n’oppose apparemment aucune résistance particulière.

Vidéo éditée par la rédaction des Observateurs de France 24, pour que le lieu d'où elle a été tournée ne soit pas reconnaissable.

Dans une deuxième vidéo, l’un des deux hommes est sorti du véhicule, entièrement nu, pour être exposé dans la rue. Le policier fait mine de l’égorger avec son bâton, avant de le replacer à l’arrière du pick-up.

Vidéo éditée par la rédaction des Observateurs de France 24, pour que le lieu d'où elle a été tournée ne soit pas reconnaissable. 

Notre rédaction a pu confirmer l’authenticité de ces images et les localiser très précisément. Mais nous ne donnons pas davantage de détails afin de protéger l’identité de leur auteur.

"J'ai été estomaqué de voir le comportement des forces de l'ordre"

Ce dernier nous a expliqué :

Très tôt le matin, plusieurs jeunes du quartier de Kaloma ont voulu attaquer les policiers qui bloquaient la route. Ces derniers empêchaient les commerçants et les usagers de rejoindre le centre de Conakry, où devaient avoir lieu des rassemblements.

J'ai été témoin de tous les affrontements. Beaucoup de jeunes du quartier ont réussi à s'enfuir, mais pas le premier qu'on voit dans la vidéo. Visiblement, il était juste un passant, et n'avait rien à voir avec ceux qui avaient attaqué les policiers.

J'ai vu les policiers le frapper, mais aussi vider totalement ses poches où il avait ses effets personnels. Puis, ils l'ont montré nu dans la rue pour narguer les autres jeunes qui les avaient attaqués. C'était leur façon de dire : "Regardez ce qu'on a fait à celui-là". Toute cette scène a duré 30 minutes. C'était un vrai calvaire pour ces jeunes [les deux que l'on voit dans les deux vidéos, NDLR]. Au final, ils les ont laissés partir tous les deux.

J'ai été estomaqué de voir le comportement des forces de l'ordre : elles n'hésitent pas à tirer en direction des balcons pour dissuader ceux qui veulent filmer, je les ai même vus incendier volontairement une boutique réputée être un lieu de rencontre des jeunes du quartier. J'ai donc voulu filmer ces actes pour qu'ils puissent être recensés.


"Toute action des forces de l'ordre doit s'effectuer dans le respect des droits humains"

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, le porte-parole de la Sécurité publique pour la Police nationale, Mamadou Camara, a expliqué que toute action des forces de l'ordre sur le terrain devait être effectuée en respectant les droits humains, et que tout policier s'adonnant à des violences ou humiliations contraires à ces droits s'exposait à des sanctions.

Lundi 14 et mardi 15 octobre, des manifestations ont éclaté à l'appel du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), une coalition de partis d'opposition, de syndicats et de la société civile. L'objectif était de dénoncer le projet prêté au président Alpha Condé de modifier la constitution guinéenne, afin de briguer un troisième mandat. Selon plusieurs sources médicales et médiatiques, au moins six personnes seraient décédées depuis lundi. Le gouvernement a officiellement communiqué un bilan de deux morts, dont un gendarme.

Dans un communiqué diffusé lundi soir par les services de la présidence, Alpha Condé a regretté "la rupture du dialogue entre les acteurs" et affirmé son "engagement total pour la démocratie", rappelant cependant que ces "manifestations n'avaient pas été autorisées". Le FNDC a de son côté appelé à poursuivre les manifestations jusqu'à "l'abandon total du projet de troisième mandat".


Article écrit par Alexandre Capron (@alexcapron).