Environ 4 000 femmes ont assisté à un match de football à Téhéran, la capitale iranienne, jeudi 10 octobre. Il s’agissait d’un match de qualification pour la Coupe du monde en 2022 opposant l’Iran au Cambodge. Deux Iraniennes ayant assisté à ce match racontent leur émotion, puisque leur pays leur interdit habituellement l’accès aux stades.

Depuis 1981, soit deux ans après la révolution islamique de 1979, les femmes n’ont pas le droit d’assister aux matches de football dans les stades. Bravant l’interdiction, certaines se déguisent parfois en hommes, à leurs risques et périls. Début mars, l’entre d’entre elles a ainsi été repérée, alors qu’elle souhaitait assister à un match dans le stade Azadi, à Téhéran. Elle a alors été placée en détention durant quelques jours. Début septembre, elle s’est finalement immolée par le feu, après avoir cru qu’elle allait être condamnée à de la prison ferme pour avoir tenté d’entrer dans le stade.

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : "Pourquoi les footballeurs ne font pas grève ?" : colère après la mort d’une supportrice interdite de stade en Iran

Ce drame a causé une vive émotion en Iran, et accentué la pression sur les autorités iraniennes pour qu’elles lèvent l’interdiction d’entrée dans les stades visant les femmes. La Fifa a ainsi menacé le pays de sanctions s’il ne leur permettait pas d’assister aux matches de football masculin.

Récemment, les autorités iraniennes ont donc finalement autorisé la vente de quelques 4 000 billets à des femmes pour le match Iran-Cambodge. Selon un journaliste de l'AFP, elles étaient 4 500 environ dans le stade Azadi (qui signifie "liberté" en persan) à la fin de la rencontre, tenues à l’écart des quelque 6 000 hommes présents. L’équipe iranienne a survolé le match (14-0).

Des femmes attendent devant le stade pour entrer.

"Il s’agissait de retrouver un droit qui nous a été enlevé pendant des décennies"

Âgée de 26 ans, Zahra était l’une de ces supportrices. Cette professeure raconte pourquoi elle a souhaité assister à ce match.
 
Je suis une fan de football. J’ai toujours adoré ce sport. J’y joue avec mes amis, ma famille, avec des garçons comme des filles. Donc forcément, je voulais me rendre à ce match ! Mais pour moi, comme pour beaucoup de femmes qui sont venues, je pense, c’était bien plus qu’un match de football : il s’agissait de retrouver un droit qui nous a été enlevé pendant des décennies. Certaines de mes amies qui ne s’intéressent pas du tout au football m’ont demandé de leur acheter des billets aussi !

Une femme pleure en entrant dans le stade.
 
"Quand je suis entrée dans le stade, je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer"

Je ne pensais pas que ça allait être aussi émouvant. Mais quand je suis entrée dans le stade, quand j’ai entendu les femmes faire tout ce bruit, applaudir, pousser des cris d’encouragement et souffler dans des vuvuzelas, quand j’ai vu l’herbe verte du terrain, je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer. Je suis restée immobile pendant dix minutes. C’était un rêve devenu réalité. Beaucoup de femmes étaient comme moi, en pleurs, incapables de bouger. Ce moment a été aussi agréable que le biscuit le plus délicieux que j’ai goûté de ma vie.

Des femmes dans le stade. Photo envoyée par notre Observatrice Zahra.
 
J’ai ensuite trouvé un endroit pour m’asseoir. Puis la magie a commencé. Nous avons soutenu l’équipe nationale pendant chacune des 90 minutes du match. Il y a eu des moments touchants. Par exemple, il était amusant de voir des publicités dans le stade pour des tampons ou des affiches pour sensibiliser au cancer du sein. Nous étions en train d’assister à un match, et c’est comme s’il y avait également un début de prise de conscience par rapport à la réalité de la vie des femmes. [Les médias iraniens parlent très rarement des menstruations, NDLR.] Mais je ne sais pas si ces publicités étaient simplement destinées à impressionner la Fifa.

Des publicités pour une marque de tampons dans le stade. Photo envoyée par notre Observatrice Zahra.
 
"Aucun homme ne s’est mal comporté avec nous"
 
C’était également génial de voir la réaction des hommes, à la fois dans les tribunes et en ville, quand nous nous rendions au stade avec nos visages maquillés, et quand ils nous ont souri et félicitées. Pendant des années, on nous a dit que les stades n’étaient pas des endroits fréquentables pour les femmes à cause de la violence et des incivilités. Mais hier, aucun homme ne s’est mal comporté dans le stade ou en ville. Il n’y a aucun doute, j’irai voir le prochain match.



Des femmes dans le stade. Photo envoyée par notre Observatrice Zahra.

"On nous a dit de ne pas chanter à la mémoire de la 'Fille bleue'"

Fatemeh, 34 ans, est conseillère financière dans une entreprise à Téhéran et amatrice de football depuis son enfance. Elle a également assisté au match Iran-Cambodge et fait part à la fois de son émotion et de ses critiques.
 
Ils ont ouvert les ventes de billets en ligne samedi dernier, au milieu de la nuit, sans informer les gens : c’était stupide. Les places sont parties en quelques minutes. J’ai eu de la chance car des amis m’ont prévenue et m’ont dit d’acheter un billet tout de suite. Ils ont fini par vendre 3 200 places environ à des femmes. Mais des milliers de femmes n’ont pas pu en acheter, alors que des parties du stade réservées aux hommes étaient vides le soir du match ! Certaines femmes, qui n’avaient pas eu de billets, ont quand même essayé de venir devant le stade, le soir du match, mais elles n’ont pas pu entrer.
 
Des supportrices demandent à la police de laisser entrer les femmes se trouvant à l'extérieur. Vidéo envoyée par notre Observatrice Fatemeh.

Quand je suis arrivée au stade, j’avais les larmes aux yeux, comme tout le monde. Il y avait beaucoup de policières. Elles nous rappelaient sans cesse de bien porter le hijab, ou nous disaient de ne pas chanter à la mémoire de la "Fille bleue" [le surnom de la femme qui s’était immolée par le feu début septembre, en référence à la couleur de son équipe de football favorite, NDLR].

"Nous, les femmes, nous n’avions aucune idée de la manière dont nous pouvions chanter et encourager les joueurs"

Quand le match a commencé, j’ai remarqué quelque chose qui m’a dérangée. Nous, les femmes, nous n’avions aucune idée de la manière dont nous pouvions chanter et encourager les joueurs, comme les supporters le font normalement dans les tribunes. Il existe des codes dans les stades, qui ne sont pas écrits, que nous ne connaissons pas. J’ai trouvé cela un peu triste.

Des femmes dans le stade. Vidéo envoyée par notre Observatrice Zahra.

Nous devons encore assister à beaucoup de matches pour apprendre à les connaître. Nous voulions chanter les mêmes slogans que les hommes, mais ils étaient peu nombreux dans le stade et nous étions si loin d’eux que nous entendions à peine ce qu’ils chantaient. Mais une chose est sûre : je viendrai au prochain match.



Des femmes dans le stade. Vidéo envoyée à notre rédaction sur Telegram.
 

Amnesty International dénonce une "opération de communication cynique" de la part des autorités iraniennes
 
Dans un communiqué publié la veille du match, l’ONG Amnesty International a toutefois alerté sur la vente d'un nombre très limité de billets aux femmes pour assister à ce match. "La décision d’autoriser un nombre symbolique de femmes à entrer dans le stade [...] est une opération de communication cynique de la part des autorités qui cherchent à redorer leur image à la suite du vif tollé suscité dans le monde entier par la mort tragique de Sahar Khodayari", a dénoncé l’organisation. Elle a ainsi appelé les autorités à lever "toutes les restrictions concernant la présence des femmes dans les tribunes des stades de football".
 
Depuis début 2018, au moins 40 femmes ont été arrêtées, dont certaines ont été poursuivies en justice, pour avoir tenté d’entrer dans des stades de football, selon Amnesty International.

Cette interdiction est cependant également critiquée au sein même du système politique iranien. Le président Hassan Rohani a ainsi indiqué à plusieurs reprises qu’il voulait y mettre un terme, mais il continue de se heurter à l'opposition du clan ultraconservateur.

Article écrit par Ershad Alijiani (@ErshadAlijani)