Observateurs

Depuis le 1er octobre, d’importantes manifestations à caractère social secouent l’Irak, dans différentes régions du "pays des deux fleuves". Si la mobilisation des chiites – majoritairement représentés au sein du gouvernement – attire l’attention, la violence inédite de la répression interpelle tout autant. Notre Observateur, qui participe à cette mobilisation depuis le premier jour, a filmé les forces antiémeute en action.

Les manifestations ont commencé dans la capitale, puis se sont rapidement propagées dans les autres villes du pays. Au cœur des revendications : des emplois pour les jeunes, de meilleurs services publics et le départ de dirigeants corrompus, bien que les manifestations n’aient pas de couleur politique. Troisième producteur mondial de pétrole, l’Irak fait, en effet, figure de pays riche peuplé par des pauvres.

Mais la réponse musclée des forces de l’ordre n’a pas tardé : dès le deuxième jour, des personnes ont été tuées parmi les manifestants. Le bilan officiel fait état jusque-là de plus de 100 morts et 6 000 blessés.

Vidéo filmée au cœur des manifestations à Bagdad par notre Observateur Ahmed Hameed.

"Ils tentent de nous écraser en fonçant sur nous avec leurs véhicules"

Ahmed Hameed est un jeune commerçant de Bagdad qui a filmé dès les premiers jours la répression. Il n’a toutefois pu diffuser qu’une partie de ses vidéos – tournées entre le 2 et le 8 octobre – sur les réseaux sociaux, à cause de la coupure d’Internet, constatée par la population peu de temps après le début des manifestations (seule la région du Kurdistan, qui a ses propres fournisseurs Internet, a été épargnée par la coupure).
 

La violence de la répression nous a d’autant plus surpris et choqués que les manifestations sont pacifiques. Nous ne portons pas d’armes, seulement des drapeaux et des slogans.


Vidéo filmée à Nassiriya, à 370 km au sud-est de Bagdad, sur le pont de l’Olivier (Jisr a-zaytûn). Les manifestants avancent en scandant "Pacifique ! Pacifique !". Mais ils ne tardent pas à faire marche arrière, car les forces de l’ordre commencent à tirer.

La répression était surtout le fait d’un groupe spécifique : les forces antiémeute [des journalistes présents sur place indiquent qu’elles sont épaulées par les forces d’intervention rapide, NDLR]. Elles utilisent du gaz lacrymogène, des bombes sonores, sans parler des tirs à balles réelles ou des tentatives de nous écraser en fonçant sur nous avec leurs véhicules. J’ai aussi vu des gens se faire tirer dessus par des snipers en pleine rue. D’après ce que j’ai constaté, ni l’armée ni les forces de police n’ont pris part à cette répression.

L’ONG Amnesty International a dénoncé un "usage excessif de la force" par les autorités irakiennes et a également rencontré plusieurs personnes qui ont affirmé avoir vu des snipers tirer sur des manifestants.


ATTENTION, CES IMAGES PEUVENT HEURTER.

Vidéo filmée par notre Observateur à Bagdad. Les manifestants prennent la fuite devant des véhicules qui foncent à toute vitesse dans la foule. À 1'30, on voit un homme se faire écraser. Des manifestants se dirigent ensuite vers un abribus et commencent à le secouer pour le détruire. On entend alors Ahmed Hameed et d’autres manifestants leur crier "Non, non, non !", et ils finissent par y renoncer.

 

"Ceux qui diffusent des images de la répression reçoivent même des menaces de mort"

Ahmed Hameed poursuit :

Pendant les manifestations, ces forces antiémeute ont procédé à des arrestations. Mais il y a aussi des manifestants qui ont été enlevés par des hommes armés habillés en civil et dont les familles n’ont toujours pas de nouvelles. [L’enlèvement de manifestants par des groupes armés non identifiés est une pratique observée depuis plusieurs années lors des manifestations importantes en Irak, selon un rapport de l’ONG Human Rights Watch, NDLR].

La violence de la police antiémeute n’est pas spécifique à certains secteurs ou certaines villes, mais elle monte d’un cran dans le secteur de la place Tahrir [à Bagdad, NDLR] : non seulement c’est le point de départ des manifestations, mais surtout, elle n’est séparée de la Zone verte que par un pont. [La Zone verte est une enclave hautement sécurisée, instaurée en avril 2003 après la fin officielle de la seconde guerre d’Irak. Elle abrite, entre autres, le siège du Parlement, plusieurs institutions gouvernementales et l’ambassade des États-Unis, NDLR.]

ATTENTION, CES IMAGES PEUVENT HEURTER.


Vidéo filmée dans la ville d’Al-Amara, dans le sud-est du pays, non loin de la frontière iranienne. On y voit les forces antiémeute parcourir la rue dans laquelle se trouve la boutique d’où filme la personne. À 0’25, on voit dans le coin de l’image un jeune homme qui s’adresse de loin aux forces de l’ordre. Quelques secondes après, il est atteint d’une balle en pleine tête.
 

En plus de la répression dans la rue, nous sommes poursuivis jusque sur Internet : les autorités coupent régulièrement le réseau pour nous empêcher de témoigner de ce qui se passe ici. Et même quand il y a une connexion, il faut utiliser un VPN [réseau privé virtuel, permettant de contourner la censure, NDLR] pour accéder aux réseaux sociaux. Et ceux, comme moi, qui diffusent des images de la répression, reçoivent même des menaces de mort, par des coups de fil anonymes ou des messages sur Facebook.
La violence de la répression a poussé le chef du gouvernement irakien, Adel Abdelmahdi, à annoncer jeudi 10 octobre trois jours de deuil national. Il a également promis des "enquêtes approfondies" et "des dédommagements aux familles des martyrs".

De leur côté, les manifestants annoncent une grande mobilisation nationale vendredi 25 octobre.


Article écrit par Sarra Grira (@SarraGrira).