Observateurs

Dans le sud-ouest de l’Iran, des villageois ont mis le feu au bureau de leur imam le 5 octobre. Une vague de colère déclenchée par une rumeur : 300 personnes auraient contracté le VIH après avoir fait un test de dépistage du diabète. Or, selon les autorités, le nombre de personnes malades est bien inférieur à cela et ces dernières le seraient depuis des années. Par ailleurs, deux spécialistes du sida affirment qu’il est statistiquement impossible de contaminer 300 personnes avec une seule aiguille. 

Ces violences se sont produites dans la ville de Lordegan, dans la province du Tchaharmahal-et-Bakhtiari.

Le 2 octobre, les habitants du village de Chenar Mahmoudi, situé à 30 km, ont commencé à manifester à Lordegan, affirmant qu’un infirmier avait utilisé une aiguille infectée avec le VIH pour contaminer 300 personnes de leur village.

“Les gens sont en colère après que 300 habitants ont été infectés par le VIH à la suite de la négligence des autorités médicales locales qui ont utilisé des seringues infectées. Les manifestants chantent : “Aujourd’hui c’est nous, demain, ce sera vous”.

Le ministère de la Santé a déclaré qu’un infirmier s’était effectivement rendu cet été à Chenar Mahmoudi, mais pour conduire un programme de dépistage du diabète, et qu’il avait, pour cela, utilisé des kits de test jetables pour faire les prélèvements sanguins, et non des seringues. Le 3 octobre, le ministre Saeed Namaki a déclaré qu’il n’y avait donc aucun lien entre ce programme de dépistage et les cas de VIH : "Ils sont le résultat de la prise de drogues par voie intraveineuse ou de rapports sexuels non protégés".

Mais cette déclaration n’a pas convaincu les villageois, qui ont ensuite été rejoints par les habitants de Lordegan dans leur mouvement de protestation. 

Le 5 octobre, des heurts ont ainsi éclaté entre manifestants et policiers à Lordegan. Ces derniers auraient effectué des tirs de sommation, lancé des cartouches de gaz lacrymogène sur la foule et arrêté de nombreux manifestants. Un incendie a également été rapporté au bureau de l’imam, du gouverneur et de l’antenne locale du ministère de la Santé.

Des manifestants dans la ville de Lordegan, ont brûlé une voiture en face du bureau de l’imam, le 5 octobre 2019. Ils réagissaient à une rumeur de propagation du VIH dans un village voisin.

Le village de Chenar Mahmoudi, est peuplé de 1 890 habitants. Le 2 octobre, le député Hossein Ghorbani a déclaré qu’il y avait environ 240 utilisateurs de drogues dans le village, dont 20 par voie intraveineuse, selon des données du ministère de la Santé. Avant l’été, il avait déjà recensé 26 cas de VIH dans le village, la plupart étant des usagers de drogues. Lors de l’été, de nouveaux tests ont été réalisés par le ministère, recensant cette fois 70 cas, a indiqué le ministre adjoint Alireza Raeisi à l’agence de presse IRNA, le 7 octobre.

Des manifestants demandent des explications sur les nouveaux cas de personnes séropositives à Lordegan, le 5 octobre 2019.

“Il est statistiquement impossible qu’une seule aiguille contamine 300 personnes”

Le docteur Omid Zamani, chercheur sur le sida à Téhéran, est en contact avec des médecins dans la région de Lordegan depuis le début de la controverse.
 
Sur les 20 toxicomanes du village qui prennent des drogues par voie intraveineuse, presque tous sont séropositifs. Mais les tests sanguins montrent que certains sont séropositifs depuis longtemps. 

Nous avons déjà observé ce type de transmission ailleurs en Iran : un homme contaminé en utilisant une aiguille infectée, qui a ensuite des rapports sexuels non protégés avec sa femme et qui lui transmet alors le VIH. Le virus peut ensuite être transmis à l’enfant si elle tombe enceinte. 

Les gens accusent le dépistage [du diabète] parce qu’ils ne connaissent rien au VIH. Tout d’abord, il est impossible d’imaginer qu’un infirmier en Iran utilise la même aiguille pour prélever le sang de plusieurs patients. Les infirmiers iraniens sont bien formés et nous avons des stocks d’aiguilles dans tout le pays.

De plus, même si un infirmier était dérangé psychologiquement et voulait contaminer tout un village avec une seule aiguille, c’est statistiquement impossible, car les chances de transmettre le VIH avec une aiguille contaminée est de 0.3%, ce qui signifie trois personnes sur 1 000 injections. Il est donc impossible de contaminer 300 personnes avec une aiguille. 

Des manifestants visent l’antenne locale du ministère de la Santé à Lordegan, le 5 octobre 2019.
 
Hamidreza Setayesh, ancien coordinateur pour l’Iran de l’ONUSIDA, le programme des Nations Unies de lutte contre le Sida, a confirmé à la rédaction des Observateurs de France 24 qu’il était statistiquement impossible qu’une seule aiguille puisse contaminer 300 personnes lors d’un programme de dépistage. 

Des manifestants affrontent la police à Lordegan le 5 octobre 2019.
 
“Ils veulent que l’infirmier soit exécuté”

Le docteur Omid Zamani assure que la controverse autour de la visite de l’infirmier a généré “beaucoup d’animosité à l’égard des personnes séropositives et une crise de confiance à l’égard du système de santé local”. C’est également ce que raconte un journaliste s’étant récemment rendu dans le village de Chenar Mahmoudi. Il a cependant souhaité garder l’anonymat car nous sommes un média étranger et qu’il estime qu’il pourrait être arrêté ou perdre son travail. 
 
“Il y a peu d’informations et d’éducation sur le VIH dans la région, et cette récente affaire a engendré de gros problèmes pour les habitants de Chenar Mahmoudi. Les gens d’autres villages les insultent, en les appelant “aidsi”, ou “sidaïques” [personnes ayant le sida, NDLR]. Les gens refusent d’acheter leurs produits agricoles, disant que “les tomates pourraient être infectées”. Il y a eu des cas d’enfants renvoyés de leur école parce qu’ils viennent de Chenar Mahmoudi et que les parents pensent qu’ils pourraient amener le VIH dans la salle de classe. Des ouvriers ont été menacés de licenciement. Les habitants d’autres villages évitent ceux de Chenar Mahmoudi parce qu’ils pensent qu’ils peuvent attraper le virus rien qu’en parlant avec eux. 

L’autre problème est le grand stigmate rattaché aux femmes séropositives dans cette région très conservatrice. De nombreuses personnes les qualifient de “prostituées”. Quand ils ont entendu le ministère attribuer les infections à des “comportements à risque”, ils ont pensé qu’elles avaient trompé leurs maris. Les villageoises ont dit que ce n’était pas le cas et ils ont donc cherché une autre explication. 

La seule qu’ils ont trouvé, c’est donc que ces infections étaient dues aux prélèvements sanguins effectués il y a deux mois par l’inspection sanitaire locale. Ils veulent que l’infirmier soit exécuté.”