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Trois étudiants de l'université de Daloa, dans le centre de la Côte d'Ivoire, ont lancé une application destinée aux agriculteurs, leur permettant d'apprendre à fabriquer et utiliser des engrais et insecticides bio à partir de déchets organiques. Appelée "BioSave", elle est testée depuis le mois d'août auprès de 150 agriculteurs.

La Côte d'Ivoire est la première puissance agricole d'Afrique de l'Ouest. Les agriculteurs du pays approvisionnent non seulement le marché intérieur, mais aussi les autres pays francophones de la région, comme le Burkina Faso, le Mali, la Guinée, le Niger, le Togo et le Bénin.

Lors de leurs études en sciences environnementales à l'université Jean Lorougnon Guédé de Daloa, des étudiants se sont rendus compte que beaucoup d'agriculteurs utilisaient des engrais et des insecticides chimiques, souvent chers, et sans nécessairement savoir comment les doser.

Pour promouvoir des méthodes de production respectueuses de l'environnement et moins coûteuses, Konan Jeanne Armelle Manhounou et Guehi Jonas Robert ont alors décidé de développer une application pédagogique destinée aux agriculteurs, leur permettant de fabriquer eux-mêmes de l'engrais biologique. Pour cela, ils ont fait appel à un ancien élève de l'université en reconversion dans les nouvelles technologies, Kouassi Kotchi Willy Ramses, en août 2018.

Les trois fondateurs de l'application. Photo envoyée par Kouassi Kotchi Willy Ramses.

Un an plus tard, les trois jeunes, âgés de 27 à 29 ans, ont finalement mis sur pied un prototype de l'application BioSave. Cette première version est actuellement testée auprès de 150 agriculteurs du village de M'bayakro, situé à quelques kilomètres de Daloa.
 
Vidéo de démonstration de l'application BioSave, envoyée par Kouassi Kotchi Willy Ramses.

"Un agriculteur a complètement détruit son champ en utilisant des produits dont il ne connaissait pas le dosage"

Kouassi Kotchi Willy Ramses explique comment ils ont développé l'application :
 
Nous avons commencé par enquêter sur les zones où notre application pouvait être utile aux agriculteurs. Nous avons décidé de nous lancer d'abord à M'bayakro, qui se trouve sur la route Daloa-Abidjan. En discutant avec les agriculteurs de ce village, nous nous sommes rendu compte que des sociétés leur vendaient des produits chimiques (engrais, insecticides, etc.) sans leur donner de conseils sur comment les utiliser. 

Un monsieur nous a ainsi dit qu'il n'arrivait pas à vivre de son activité agricole parce que les produits chimiques lui coûtaient très cher, presque 150 000 francs CFA par an [228 euros]. Dans un autre village, non loin, un autre avait complètement détruit son champ en utilisant des produits dont il ne connaissait pas le dosage.

Rencontre avec les agriculteurs deM'bayakro. Photos envoyées par Kouassi Kotchi Willy Ramses.

Les agriculteurs de M'bayakro ont rapidement été intéressés par notre projet. Au début, certains ont cru que nous étions une nouvelle société venue leur vendre des produits, mais quand nous leur avons expliqué que notre application visait à leur apprendre des méthodes naturelles, pour les rendre indépendants, ils ont été étonnés. Ils se demandaient ce que nous y gagnions.

Atelier de sensibilisation au tri des déchets organiques. Photos envoyées par Kouassi Kotchi Willy Ramses. 

"La seule difficulté que nous avons eue, c'est que tout le monde ne disposait pas d'un smartphone"

Pour nous, consommateurs de la ville, c'est important d'avoir des produits naturels. En Côte d'Ivoire, depuis les années 1990, il y a eu toute une tendance pour privilégier les aliments produits dans le pays. Pour cela, les agriculteurs ont cherché à faire beaucoup de rendement, avec des engrais. On ne s'intéressait pas à la qualité du produit, seulement à sa provenance.

Nous avons travaillé avec ces agriculteurs par étape. La première a été de les sensibiliser au tri des déchets, afin de garder les matières organiques qui peuvent servir à la fabrication d'engrais.
Atelier expliquant comment fabriquer l'engrais. Photos envoyées par Kouassi Kotchi Willy Ramses.
 
Ensuite seulement, nous leur avons présenté l'application, qui propose différentes "recettes" d'engrais faciles à faire soi-même, à partir de ces déchets. La seule difficulté que nous avons eue, c'est que tout le monde ne disposait pas d'un smartphone. Sur 150 personnes, seules 80 en avaient un. C'est pour cela que nous avons aussi pour projet de développer un serveur vocal, disponible sur les portables simples.

 
Rencontre avec les agriculteurs de M'bayakro. Photos envoyées par Kouassi Kotchi Willy Ramses.
 
L'application est pour le moment disponible en trois langues : français, baoulé et malinké, les langues les plus parlées dans la région. Des images et des notes vocales donnant les instructions à suivre permettent au plus grand nombre de l'utiliser. 
 
Des captures d'écran de l'application envoyées par Kouassi Kotchi Willy Ramses. 
 
Ce prototype a pu être réalisé grâce à un prix doté d'un million de francs CFA [environ 1 520 euros] remporté en août 2018 par les trois cofondateurs lors d'un hackaton national, Civagrihack. En septembre dernier, ils ont encore gagné 3 millions de francs CFA [environ 4 570 euros], en remportant le Prix de l'entrepreneur social 2019 de l'opérateur Orange CI.
 
 
Kouassi Kotchi Willy Ramses explique comment ils comptent utiliser cet argent :
 
Nous voudrions développer notre application dans d'autres langues et améliorer certains points, comme proposer de choisir les déchets organiques dont on dispose et d'avoir une "recette" adaptée. J'ai besoin de me faire aider pour programmer tout cela et l'ouvrir à plus de personnes. À terme, l'activation de l'application sera payante pour les agriculteurs, à hauteur de 300 francs CFA [moins d'un euro]. Nous voulons aussi mettre en place une unité de compostage en ville, pour fabriquer de l'engrais biologique à plus grande échelle. Il s'agira de ramasser les déchets organiques des habitants et ensuite de revendre cet engrais à des personnes qui n'auraient pas forcément les moyens ou la place disponible pour fabriquer elles-mêmes leur engrais.