Alors que les Mondiaux d’athlétisme battent leur plein à Doha, au Qatar, une vidéo prétendant montrer la "censure" des athlètes féminines par la télévision iranienne a été vue plus de 3 millions de fois sur Twitter. On y voit ainsi des sprinteuses dont le corps a été masqué à l’aide de rectangles et d’astérisques noirs. Sauf que la vidéo a été tournée lors d’une compétition datant de 2013, et que la télévision iranienne n’a jamais eu recours à cette technique de censure grotesque.

Cette vidéo a été diffusée entre fin septembre et début octobre par plusieurs internautes, en espagnol ou encore en anglais.

Vidéo publiée le 1er octobre et vue plus de 3 millions de fois, avec la légende suivante : "Télévision iranienne : censure de l’athlétisme féminin durant la transmission. Dans certaines parties du monde, c’est là où devraient être livrées les véritables batailles pour la liberté."

Vidéo publiée le 30 septembre et vue plus de 320 000 fois, avec la légende suivante : "Censure de la télévision iranienne d’une compétition d’athlétisme féminin".
 

En français, la vidéo a aussi été relayée par l’internaute @tprincedelamour, qui partage régulièrement des intox.

Vidéo publiée le 2 octobre et vue plus de 17 000 fois.
 

Certains internautes se sont indignés de cette prétendue censure, tandis que d’autres ont déclaré qu’il fallait respecter la culture iranienne et ses différences.

"Ça, c’est le résultat de n’importe quel type de fanatisme."

"Monsieur Adorni, de la même manière que nous n’aimons pas quand d’autres donnent leur avis sur nous, les Argentins, les Iraniens n’aiment pas non plus que les gens de l’extérieur se mettent à donner leur avis sur eux. Chaque pays a ses traditions et cultures, respectons cela si nous souhaitons être respectés. Salutations."
 

Un 100 m disputé à Paris en 2013

Cependant, alors que l’on pourrait penser que ce 100 m a été couru lors des Mondiaux d’athlétisme qui se déroulent actuellement à Doha, au Qatar, un indice prouve que c’est impossible : vers 0’19, on peut ainsi lire "mairie de Paris", en lettres majuscules blanches sur fond bleu, au bord de la piste.

En faisant quelques recherches sur les 100 m disputés à Paris et remportés dans un temps de 10’91, avec un vent de -0,2 m/s, comme on peut le voir dans la vidéo, on peut rapidement retrouver la trace de cette course. Il s’agit d’un 100 m couru le 6 juillet 2013, au stade de France, à Saint-Denis, au nord de Paris. La course a eu lieu dans le cadre du circuit de la Ligue de Diamant, elle avait été remportée par la Jamaïquaine Shelly-Ann Fraser-Pryce en 10’92 (le chrono avait été corrigé quelques instants après la fin de la course, et les résultats sont visibles ici).

La vidéo de cette course est visible ici :

Vidéo publiée le 6 juillet 2013. La course est également visible ici, filmée sous un autre angle, autour de 1’40.


En revanche, la rédaction des Observateurs de France 24 n’a pas pu retrouver l’origine des quatre premières secondes de la vidéo publiée par les internautes entre fin septembre et début octobre, montrant une seule athlète se placer dans les starting-blocks. Seule certitude : il ne s’agit pas d’un départ de 100 m, vu le décalage entre les lignes blanches.

Capture d'écran du début de la vidéo diffusée par des internautes entre fin septembre et début octobre.


 

Une technique de censure imaginée par une émission satirique

Il reste cependant une question en suspens : s’il est clair que la télévision iranienne n’a pas censuré le 100 m féminin de Doha à l’aide de rectangles et d’astérisques noirs, n’avait-elle pas censuré cette course disputée à Saint-Denis de cette manière, en 2013 ? Là encore, ce n’est pas le cas.

L’idée de placer des rectangles et des astérisques noirs provient en réalité d’une émission satirique de la chaîne de télévision américaine Voice of America en persan, appelée OnTen.

Dans une vidéo publiée le 18 juillet 2013, intitulée "Femmes et sport" (voir ci-dessous), leurs journalistes s’interrogent ainsi avec humour sur la façon dont il est possible de censurer le sport. Vers 1’15, ils proposent notamment de placer des rectangles sur les jambes et les bras des lutteurs, pour que les femmes puissent regarder à la télévision ce sport très populaire en Iran. Puis, à partir de 1’45, ils montrent des épreuves de gymnastique, d’athlétisme et de plongeon féminin, où l’on voit des athlètes maladroitement recouvertes à l’aide d’astérisques et de rectangles noirs. À 3’01, le présentateur conclut : "C’est ainsi que vous résolvez le problème pour montrer des épreuves de sport féminin."

Vidéo publiée le 18 juillet 2013 sur la page YouTube TheONTENTV.


En Iran, la télévision publique ne retransmet de toute façon pas les principales compétitions sportives féminines, en raison des restrictions liées à la représentation du corps des femmes. Il existe cependant de très rares exceptions, lorsque les athlètes portent des tenues qui couvrent tout leur corps. Nul besoin, donc, de s’encombrer de rectangles et d’astérisques noirs.

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : En Iran, des femmes créent leurs propres médias pour diffuser du sport féminin


Article écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier).